Dissoudre l'ego plutôt que réparer ses problèmes personnels : la perspective de la Clarification Relationnelle®
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Dissoudre l’ego plutôt que réparer ses problèmes personnels : la perspective de la Clarification Relationnelle®

Temps de lecture : 11 minutes

Une femme vient me voir avec une demande claire. Elle veut régler sa difficulté avec sa mère. Elle l’a formulée proprement, elle sait de quoi elle parle, elle a déjà fait un travail sérieux ailleurs. Elle attend qu’on s’attelle à ce point précis.

Je vais m’y atteler, bien sûr. Mais je sais aussi ce qui risque d’arriver si nous allons jusqu’au bout, et je préfère le dire d’avance, parce que c’est loyal : ce n’est pas la difficulté avec sa mère qui va être touchée en premier si nous travaillons dans la perspective de la Clarification Relationnelle. C’est celle qui a une difficulté.

Il y a là une différence d’intention qui est rarement formulée, et qui change tout. On peut travailler pour résoudre les problèmes. On peut travailler pour cesser d’en produire. Les deux démarches se ressemblent de l’extérieur — même fauteuil, mêmes larmes, mêmes histoires d’enfance qui remontent. Elles ne visent pas la même chose, et ce qu’elles obtiennent n’est pas du même ordre.

La paysanne et ses dindons

Au XIXe siècle, dans un monastère russe réputé pour ses pères spirituels, un vieux moine recevait quiconque venait le consulter. Parmi les visiteurs revenait régulièrement une paysanne qui l’interrogeait sur ses dindons. Comment s’en occuper, comment les nourrir, comment les soigner. Il répondait à toutes ses questions, avec patience, sans jamais marquer d’impatience. Son entourage, intrigué, finit par lui demander pourquoi il accordait tant de temps à des volailles. Il répondit simplement : « Toute sa vie est dans les dindons. »

L’histoire n’est pas une moquerie. Elle décrit une mécanique dans laquelle nous sommes tous pris. Nous arrivons avec nos dindons, et nous croyons que la vie sera meilleure quand ils iront bien. Le problème n’est jamais que nous ayons des dindons — chacun a les siens, et ils sont réels. Le problème est que tant que l’attention est absorbée par eux, la question de savoir qui s’en préoccupe ne se pose pas.

Or c’est cette question-là qui est féconde. Une difficulté résolue laisse intacte la machine qui en fabrique. Six mois plus tard, une autre a pris sa place, avec un autre visage et le même goût. Ceux qui ont beaucoup travaillé sur eux connaissent cette impression étrange : les contenus changent, la texture de l’existence reste identique.

Deux directions qu’on prend l’une pour l’autre

Imagine un plan horizontal. C’est le plan des problèmes : ma relation à ma mère, mon anxiété du dimanche soir, ma difficulté à dire non, ma jalousie. Sur ce plan, on peut faire un travail remarquable. On déplace, on réorganise, on comprend, on répare. Une bonne psychothérapie fait ça, et le fait bien — j’ai été formé à plusieurs d’entre elles et je continue de les tenir en haute estime.

Il existe une autre direction, verticale, qui ne cherche pas à améliorer la position mais à examiner ce qui tient la position. Elle ne demande pas « comment aller mieux avec ma mère ? », mais « qu’est-ce qui, en moi, a besoin que ma mère soit autrement ? ». Ce n’est pas une question plus profonde par élégance : c’est une question qui, si on la tient assez longtemps, dissout le questionneur.

Swâmi Prajnânpad, maître bengali dont l’enseignement a circulé en France à partir des années soixante-dix, avait cette formule tranchante à propos du travail qu’il conduisait avec ses élèves allongés près de lui : il n’était pas un psychanalyste pour des patients. La distinction n’était pas snob. Elle protégeait quelque chose. Une voie de connaissance de soi n’a pas pour fonction première de redresser ce qui est tordu.

Et il ajoutait, en substance, la chose la plus dérangeante que j’aie lue sur ce sujet : aucune démarche psychologique ne cherche à éradiquer le mental — alors que cette démarche-là vise précisément cela.

Un soufi afghan du XIe siècle a laissé une formule qui décrit exactement ce qui se joue là : si un ermite habitué des cavernes entre dans une taverne, il change la taverne en caverne ; si un habitué des tavernes entre dans une caverne, il change la caverne en taverne. Ce qui décide n’est ni le lieu, ni la technique, ni même la qualité de celui qui accompagne : c’est l’intention qu’on apporte. On peut traverser un dispositif conçu pour la verticale en n’y cherchant qu’une amélioration horizontale — et on obtiendra exactement ce qu’on est venu chercher, c’est-à-dire pas grand-chose. L’inverse est vrai aussi, et c’est plus réjouissant : pour qui vient avec la bonne intention, n’importe quel point de l’horizontale devient une porte.

Défaire la trame, pas redessiner le motif

Il y a une image qui dit tout, et je ne connais rien de plus juste pour désigner l’intention dont je parle.

Regarde un chandail tricoté. Il porte un motif — des losanges, des rayures, un dessin quelconque. Tu peux consacrer ta vie à améliorer ce motif : le rendre plus harmonieux, corriger une maille qui saute, changer les couleurs qui jurent. C’est un travail légitime et parfois nécessaire.

Ou bien tu peux tirer sur un fil.

L’intention dont je parle n’est pas de réorganiser le dessin qui figure sur le chandail. Elle est d’en effilocher la trame, en tirant sur les mailles les unes après les autres. Ce n’est pas une opération plus ambitieuse : c’est une opération d’une autre nature. Elle ne produit pas un plus beau motif. Elle produit l’absence de chandail — c’est-à-dire quelqu’un qui n’a plus besoin de porter quoi que ce soit pour exister.

Et voilà pourquoi ce travail se fait maille après maille, jamais en bloc. On ne dissout pas « l’ego » par une décision, une compréhension ou une expérience, aussi vaste soit-elle. On tire sur des fils précis, et chaque fil a un nom propre. Une scène de repas quand tu avais neuf ans. Une phrase de ton père que tu n’as jamais pu lui rendre. Un renoncement dont tu n’as parlé à personne. Ce sont ces mailles-là qui composent la trame, et il n’y a pas d’autre matériau.

C’est aussi ce qui explique une chose qui surprend beaucoup : on peut voir sa vie s’alléger considérablement sans qu’aucun de ses problèmes n’ait été traité. Ils n’ont pas été résolus, ils ont cessé d’être portés. La différence se sent immédiatement dans le corps, et elle est difficile à expliquer à quelqu’un qui ne l’a pas éprouvée.

J’ai mis longtemps à accepter cette manière de voir, et je dois dire pourquoi. J’ai d’abord été formé à réparer. C’est un savoir-faire honorable, dont je me sers encore chaque semaine, et il produit des résultats vérifiables. Ce qui m’a déplacé n’est pas une lecture ni une théorie : c’est d’avoir vu, dans ma propre vie comme chez des gens que j’accompagnais, des difficultés parfaitement traitées revenir sous un autre nom, avec une régularité qui a fini par devenir gênante. À un certain moment, on ne peut plus attribuer ça au hasard ni au manque de travail. On est obligé de se demander si l’on ne s’acharne pas sur le motif.

Le problème est un artefact

Prenons le point le plus contre-intuitif, celui qui fait généralement lever un sourcil.

Ce que nous appelons « mon problème » n’est pas une donnée brute du réel. C’est déjà une construction. Il faut, pour qu’un problème existe, qu’une position soit tenue : une attente, une exigence, une image de comment les choses devraient être. Retire la position, le fait demeure — ta mère est bien comme elle est — mais le problème, lui, s’évapore, parce qu’il n’avait pas d’existence propre.

Attention à ce que je ne dis pas. Je ne nie pas que la souffrance existe dans notre réalité. Prétendre le contraire ou qu’il suffirait d’ouvrir le regard pour s’en dégager — même si effectivement il y a une part de vérité dans cette formulation — est une violence faite aux gens. La contraction est réelle, logée dans un corps, et elle ne se dissout pas par une pirouette mentale. Je dis que le problème n’est pas là où l’on croit : il n’est pas entre toi et ta mère, il est dans ce qui, en toi, doit tenir une position pour continuer d’être quelqu’un.

Le mental fonctionne comme un générateur. Tant qu’il tourne, il produit des problèmes à un rythme régulier, et la disparition de l’un déclenche l’apparition du suivant. C’est pourquoi la démarche ne consiste pas à supprimer chaque difficulté au coup par coup. Elle consiste à cesser d’en fabriquer — ce qui suppose de s’intéresser au générateur plutôt qu’à sa production.

Pourquoi cela passe par la relation, et par le corps

Reste à savoir où l’on tire sur ces fils, puisqu’on ne les tire pas par la pensée.

Les mailles dont il est question ne sont pas des idées. Ce sont des mouvements de vie qui n’ont pas pu aller à leur terme et qui se sont figés là où ils ont été arrêtés : dans une gorge, un diaphragme, une nuque, un bassin. Une colère d’enfant qu’il aurait été dangereux de laisser sortir ne disparaît pas parce qu’on l’a comprise trente ans plus tard. Elle est encore là, tenue, et elle consomme de l’énergie en continu. Comprendre un fil ne le défait pas. Il faut que le mouvement aille au bout.

C’est la raison pour laquelle la Clarification Relationnelle est une approche psycho-corporelle et non un travail verbal. On peut parler de sa mère pendant dix ans sans jamais approcher l’endroit du corps où quelque chose s’est arrêté. L’échange par la parole est nécessaire, mais il n’est que la surface d’une opération qui engage le corps, l’émotion et la respiration.

Et cela passe par la relation pour une raison simple : chaque maille a été nouée avec quelqu’un. Aucun de ces fils ne s’est formé dans la solitude. On peut donc s’asseoir seul et observer sa respiration pendant des années sans que ces nœuds-là soient seulement sollicités — la pratique solitaire touche à beaucoup de choses, mais elle laisse cette trame remarquablement intacte. Il faut quelqu’un en face, dans un cadre où l’on ne peut plus se raconter, pour que ça bouge. J’ai développé ailleurs pourquoi on ne s’éveille pas seul.

Ce que l’ego ne peut pas faire

Arrive alors le paradoxe qui rend l’affaire si particulière, et il vaut la peine de s’y arrêter.

Celui qui veut dissoudre son ego est l’ego. C’est lui qui prend rendez-vous, lui qui lit cet article, lui qui trouve l’idée séduisante. Et il a un intérêt évident à ce que l’opération échoue tout en donnant l’impression de réussir. Il est parfaitement capable de traverser des émotions violentes, de pleurer sincèrement, de vivre des états remarquables — et d’en ressortir renforcé, avec une belle histoire de plus à son actif.

D’où cette formule, que je tiens pour l’une des plus utiles qui soient sur ce terrain : l’ego ne peut pas faire ce travail, et ce travail n’est pas à son service.

C’est exactement ce que dit le Christ lorsque ses disciples, voyant le jeune homme riche repartir sans avoir pu se défaire de ses biens, lui demandent qui peut alors être sauvé. Il répond : à l’homme c’est impossible, mais à Dieu tout est possible. Ce n’est pas une consolation pieuse, c’est une description technique. L’instance qui voudrait accomplir l’opération est précisément celle qui doit céder — et aucune quantité d’effort ne franchit cet écart, puisque l’effort est encore d’elle. La phrase ne dit pas qu’il n’y a rien à faire. Elle dit que ce qui opère ne vient pas d’où on le cherche.

Ce qui semble condamner l’entreprise d’avance. Sauf que la sortie n’est pas du côté de la volonté — elle est du côté du cadre. Personne ne se dissout par décision ; en revanche, on peut consentir à se placer dans une situation qui ne laisse pas d’échappatoire, et laisser cette situation opérer. C’est toute la fonction d’un dispositif contraignant : durée longue, question tenue, présence d’un autre qui ne se laisse pas manœuvrer. Au bout d’un certain temps, on n’a plus rien de présentable à dire — et c’est précisément là que le travail commence. Il y a mille façons de dire non ; il n’y en a qu’une de dire oui.

Je le formule autrement, plus directement. Tu ne peux pas obtenir ça, tu peux seulement cesser de l’empêcher. Et l’essentiel du travail consiste à découvrir, en détail et sans complaisance, toutes les manières dont tu l’empêches.

À quoi on reconnaît qu’un fil a cédé

Puisque le repère habituel — « est-ce que ça va mieux ? » — ne sert à rien ici, il en faut d’autres. Ceux-ci sont empiriques, et ils ne trompent pas beaucoup.

La personne cesse d’occuper une fonction. Tant que le fil tient, ton père n’est pas ton père : il est celui-qui-n’a-pas-vu, un rôle dans ton économie intérieure. Quand ça cède, tu te retrouves devant un homme quelconque, avec sa peur et ses limites, et tu es généralement surpris de constater qu’il n’était pas si central que ça.

L’histoire devient racontable sans charge. Pas oubliée, pas pardonnée par décision : simplement racontable, du même ton qu’on décrirait le trajet de la veille. Les faits sont intacts, le serrement dans la gorge a disparu. C’est le signe le plus fiable, et le plus difficile à simuler.

Une dépense d’énergie s’arrête. Beaucoup de gens découvrent après coup à quel point maintenir une position leur coûtait — une fatigue de fond qu’ils prenaient pour leur tempérament. Elle tombe sans qu’on ait rien fait pour la traiter.

Des choses bougent que personne n’avait visées. C’est le plus étrange, et ça revient trop souvent pour être une coïncidence : on tire sur un fil du côté d’une mère, et c’est le rapport à l’autorité au travail qui se détend. Les mailles sont solidaires. Elles n’étaient pas rangées par thème.

Trois malentendus qui stérilisent le travail

Venir avec une commande. C’est le plus fréquent, et le plus compréhensible. On arrive en client : voici mon problème, voici le résultat attendu, faisons l’affaire. La posture est légitime chez un artisan ; elle place ici le pratiquant en position de conflit avec ce qu’il est venu chercher. Ce travail ne répond pas à nos exigences — c’est à nous de répondre aux siennes. Un vieux maître indien disait de ceux qui venaient à lui : « Je leur donne ce qu’ils me demandent, en attendant qu’ils me demandent ce que j’ai à leur donner. »

Confondre soulagement et libération. Le soulagement est réel, et il arrive souvent — on sort plus léger, on dort mieux, une relation se détend. C’est agréable et ce n’est pas l’objectif. Un travail qui produit du soulagement sans jamais entamer la trame est un travail confortable, et il peut durer des années. Le repère n’est pas « est-ce que je me sens mieux ? », mais « est-ce qu’il y a moins de quelqu’un pour se sentir mal ? »

Mépriser le psychologique au nom du spirituel. L’erreur symétrique, et celle qui fait le plus de dégâts dans les milieux qui me sont familiers. Distinguer deux intentions n’autorise pas à hiérarchiser les personnes ni à sauter des étapes. Quelqu’un dont la structure est fragile, en dépression, en état de choc, ou simplement épuisé, a besoin d’être stabilisé — pas qu’on tire sur ses fils. Une trame qu’on effiloche chez quelqu’un qui n’a rien pour tenir debout, ce n’est pas de la libération, c’est de l’effondrement. Il faut d’abord un vêtement solide avant de pouvoir envisager de s’en passer. Cette démarche ne convient pas à tout le monde, et pas à tous les moments d’une vie — la proposer sans discernement serait une faute.

Ce qui reste quand la trame se défait

Je devine l’objection, parce qu’elle vient toujours et qu’elle est saine : si on défait tout, que reste-t-il ? Une personne sans caractère, sans désir, sans contour ?

L’expérience dit l’inverse, et c’est ce qui m’étonne encore. Les gens chez qui ce travail est allé loin ne sont pas devenus vagues. Ils sont devenus nettement plus présents, plus tranchants, souvent plus drôles. Ce qui tombe n’est pas la personnalité : c’est la nécessité de la défendre. Ce qui tombe, c’est le travail permanent, épuisant et invisible, qui consiste à maintenir une image et à vérifier en continu que le monde s’y conforme.

Ce qui reste, c’est quelqu’un qui peut enfin s’occuper de ses dindons sans que sa vie soit dedans.

Alors la vraie question n’est pas de savoir si tu veux régler tes problèmes — évidemment que tu le veux, et c’est légitime. Elle est plus inconfortable : es-tu prêt à ce que la chose qui te tient à cœur soit examinée en même temps que celui à qui elle tient à cœur ? Parce que si tu vas jusqu’au bout, ce n’est pas ton problème qui aura changé.

Ce sera toi qui ne seras plus tout à fait là pour l’avoir.


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