Woland lisant un grimoire lumineux devant le Maitre brulant son manuscrit, Marguerite agenouillee
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Le Diable n’est pas un tentateur, c’est un révélateur (à propos du Mal, dans le Maître et Marguerite, de Boulgakov)

Temps de lecture : 9 minutes

Boulgakov a travaillé au Maître et Marguerite de 1928 jusqu’à sa mort en 1940. Huit réécritures. Une première version brûlée de sa main — geste que le roman met ensuite lui-même en scène, ce qui devrait suffire à indiquer qu’on n’a pas affaire à une fiction ordinaire. Le livre n’a paru qu’en 1966, censuré, vingt-six ans après la mort de son auteur.

On présente souvent cette histoire de composition comme une anecdote biographique tragique. Elle est le sujet du livre. Un homme écrit pendant douze ans un roman qu’il sait impubliable, sous un régime qui fait disparaître les gens la nuit, et il y fait dire au Diable que les manuscrits ne brûlent pas. Cette phrase était fausse au moment où il l’écrivait. Elle est devenue vraie.

Nous pouvons relire plusieurs fois ce roman, et il ne dit jamais la même chose. La dernière fois, ce qui s’est imposé est une lecture que je n’avais pas vue avant, et dont je n’ai trouvé nulle part la formulation : Woland est le mental.

Trois récits qui posent une seule question

Le livre entrelace trois histoires, et l’apparente incohérence de ce montage est ce qui déroute à la première lecture.

Le Diable, sous le nom de Woland, débarque dans le Moscou stalinien avec une suite improbable — un chat noir géant qui parle et boit de la vodka, un tueur à lunettes, un bouffon en costume à carreaux. Ils y installent le désordre pendant quelques jours.

Parallèlement, un écrivain anonyme, qu’on appelle le Maître, a écrit un roman sur Ponce Pilate. Ce roman lui a coûté sa place, sa raison et sa liberté ; il est interné, et sa compagne Marguerite le cherche.

Et l’on lit ce roman-là, par chapitres intercalés : la journée du procurateur de Judée qui condamne à mort un vagabond nommé Yeshoua dont il sait pertinemment l’innocence.

Farce moscovite, évangile apocryphe, histoire d’amour. Trois registres qui n’ont aucune raison de tenir ensemble, et qui tiennent. C’est le premier indice sur ce que fait ce livre.

Woland ne sème pas le chaos, il le révèle

Le point est décisif et il est presque toujours mal lu.

Le Moscou de Boulgakov est déjà un enfer avant l’arrivée du Diable. Les gens disparaissent la nuit sans que personne s’en étonne. L’appartement communautaire est un lieu de délation ordinaire. L’union des écrivains distribue les datchas, les repas et les carrières en échange du silence. Woland n’apporte rien de neuf. Il retire seulement le couvercle.

La grande scène du théâtre de variétés est le résumé du procédé. Le Diable y organise un spectacle de magie : il fait pleuvoir des billets et distribue gratuitement des toilettes parisiennes. Les Moscovites se jettent dessus, se battent, se servent. Puis, sorties dans la rue, les femmes se retrouvent nues — les vêtements ont disparu. Woland n’a rien créé, rien tenté, rien promis qu’il n’ait tenu. Il a simplement rendu visible ce qui était déjà là, et la population s’est chargée de la démonstration.

Ce n’est pas un tentateur. C’est un révélateur, au sens photographique : il fait apparaître une image qui était déjà inscrite.

Ce que fait exactement le mental

Voici pourquoi cette figure me paraît décrire, avec une précision qu’on ne trouve pas dans les traités de psychologie, le fonctionnement de ce que nous appelons le mental.

Boulgakov place en épigraphe une phrase du Faust de Goethe, prononcée par Méphistophélès : je suis une partie de cette force qui veut toujours le mal et qui fait toujours le bien. Elle sert de carte d’identité à Woland. Elle décrit aussi, mot pour mot, la position du mental dans une vie humaine.

Le mental sépare. C’est sa fonction et il l’exerce sans relâche : il distingue le moi du non-moi, le bon du mauvais, la menace de l’abri, ce qui m’appartient de ce qui appartient aux autres. Il juge en permanence, il compare, il classe. Cette activité produit inévitablement de la souffrance — parce que juger, c’est séparer, et que se vivre comme séparé est précisément la définition de la détresse existentielle.

En ce sens le mental veut le mal. Non par méchanceté, mais par structure : ce qu’il fabrique par sa seule opération, c’est l’expérience d’être une chose isolée dans un monde qui ne l’est pas.

Et pourtant il fait le bien. C’est la seconde moitié de la phrase, et personne ne la retient. Sans le tranchant du mental, rien ne se verrait. C’est lui qui rend l’illusion insupportable, donc visible, donc dépassable. C’est lui qui, en poussant la séparation jusqu’à son terme, produit la crise dont on ne sort qu’en cessant de croire à la séparation. Le mental est l’instrument de son propre dépassement, et il n’y en a pas d’autre.

Woland fait exactement cela dans le roman. Il ne corrompt personne. Il place chacun devant ce qu’il est déjà, et laisse le résultat parler. Ceux qui s’effondrent s’effondrent sur leur propre matière.

Un juge, pas un tentateur

L’inversion théologique du roman est ce qu’il a de plus troublant, et elle s’éclaire une fois qu’on a fait cette lecture.

Dans une société qui a décrété officiellement que Dieu n’existe pas — le livre s’ouvre sur deux littérateurs expliquant doctement que le Christ n’a jamais existé —, c’est le Diable qui vient prouver le contraire. Il ouvre le roman en racontant à ces deux hommes la scène de Pilate, comme un témoin oculaire. La preuve de la transcendance arrive par le bas, portée par celui qui devrait la nier.

Et son comportement est celui d’un juge, pas d’un séducteur. Il punit les lâches, les délateurs, les cyniques, les fonctionnaires de la peur. Il protège les amants. Il rend même des grâces. On sort du livre avec l’impression désagréable que le Diable y est le seul personnage qui applique une justice cohérente — parce que le monde qu’il visite n’en a plus aucune.

Le mental fait ce travail-là dans une vie. Il ne pardonne rien, il n’oublie rien, et il présente la facture avec une exactitude que la conscience morale n’atteint jamais. Les personnes que j’accompagne ne viennent presque jamais parce qu’un événement les a détruites. Elles viennent parce qu’une instance en elles n’a pas classé l’affaire et continue de rejouer le dossier, la nuit, depuis des années. J’ai écrit ailleurs sur ce qu’on peut faire d’un mental qui tourne en boucle.

Ce que le mental ne pardonne pas

Le roman nomme le vice cardinal, et c’est une thèse morale explicite, presque frontale : la lâcheté.

Ponce Pilate sait Yeshoua innocent. Il le dit, il le pense, il cherche même une échappatoire. Puis il le condamne, par peur pour sa carrière — un mot rapporté à Rome suffirait à le perdre. Ce n’est pas la cruauté qui tue Yeshoua, c’est le calcul d’un homme qui a plus à perdre qu’il n’a de courage.

Et Pilate passe ensuite deux mille ans assis sur un rocher, incapable de dormir, accompagné de son chien, à ressasser ce moment précis où il a su et n’a pas agi. Boulgakov écrit cela sous Staline, entouré d’écrivains qui se taisent, signent des pétitions ou dénoncent leurs confrères pour garder leur appartement. La cible n’est pas voilée.

Traduisez maintenant en langage intérieur. Ce qui hante durablement quelqu’un, ce n’est presque jamais ce qu’on lui a fait. C’est le moment où il a su et n’a pas bougé. Où il a vu clairement ce qui était juste et a choisi ce qui était sûr. Le mental ne réclame pas réparation pour les torts subis — il classe cela relativement vite. Il maintient ouvert, indéfiniment, le dossier des trahisons de soi. Deux mille ans sur un rocher est une image très juste de l’insomnie.

C’est aussi la raison pour laquelle aucune consolation ne fonctionne sur ce type de souffrance. On ne console pas quelqu’un de sa propre lâcheté. On ne peut que l’accompagner jusqu’à ce qu’il puisse la regarder — ce que le roman finit par accorder à Pilate, mais tard, et par une voie inattendue.

Marguerite, ou ce qui ne calcule pas

Dans ce monde de calculateurs, un seul personnage agit sans calcul, et c’est le seul qui obtienne quelque chose.

Marguerite accepte de devenir sorcière, de voler nue au-dessus de Moscou et de présider le bal de Satan — une nuit d’épouvante où défilent les damnés — pour la seule chance de retrouver le Maître. Elle ne négocie rien.

Et lorsque Woland, au terme du bal, lui accorde un vœu, alors qu’elle a tout à gagner et que sa demande est prête depuis le début, elle demande la grâce d’une autre femme — Frieda, une infanticide tourmentée qu’elle a croisée pendant le bal et à qui elle avait imprudemment donné un espoir. Elle sacrifie son unique vœu à une inconnue parce qu’elle lui a promis.

C’est elle, ensuite, qui obtiendra la libération de Pilate.

Ce détail contient toute l’anthropologie du livre. Ce qui délivre n’est pas la stratégie, c’est le geste qui ne se protège pas. Là où Pilate calcule et se perd pour deux mille ans, Marguerite renonce à son propre intérêt et devient la seule instance libre du roman. Toutes les traditions contemplatives disent une version de cela, généralement plus abstraitement — le conte gnostique de la Perle en est une autre version.

Les manuscrits ne brûlent pas

La phrase la plus citée du livre est prononcée par Woland lorsque le Maître avoue avoir brûlé son roman. Le Diable la lui rend intacte : les manuscrits ne brûlent pas.

Il faut mesurer ce que cette phrase engage. Boulgakov l’écrit dans les années trente. Il a lui-même brûlé une version. Ses pièces sont interdites, il survit grâce à un emploi au théâtre obtenu après avoir écrit directement à Staline. Il n’a aucune raison objective de croire que quoi que ce soit survivra. Le régime a fait disparaître des hommes plus célèbres que lui et des œuvres plus achevées.

Ce n’est donc pas un constat. C’est un acte de foi formulé contre l’évidence — et c’est exactement ce que cette expression devrait signifier. Vingt-six ans après sa mort, le roman paraît. La phrase avait raison, mais elle n’était pas vraie quand il l’a écrite. Elle l’est devenue parce qu’il l’a écrite.

Il y a là quelque chose qui dépasse la littérature. Ce que quelqu’un maintient contre toute vraisemblance finit parfois par créer les conditions qui lui donnent raison. Je ne sais pas comment cela fonctionne, et je me méfie des explications trop rapides. J’observe seulement que cela se produit, et rarement chez ceux qui attendaient d’avoir des garanties.

Le repos, et non la lumière

La fin donne la clé, et elle est plus dure qu’on ne le remarque.

Le Maître et Marguerite n’obtiennent pas la lumière. Ils obtiennent le repos — une maison éternelle, un jardin, le silence. Woland transmet la sentence de Yeshoua : il n’a pas mérité la lumière, il a mérité le repos.

La nuance est capitale et fait débat depuis soixante ans. Le Maître a fléchi. Il a brûlé son manuscrit. Il a renoncé, il s’est laissé interner, il a cessé de vouloir. Il est absous sans être élevé — la miséricorde lui est accordée, pas la plénitude.

Boulgakov, mourant, aveugle, dictant les dernières corrections à sa femme Elena dans les mois qui lui restaient, s’accordait probablement ce verdict-là. Il n’avait pas eu le courage de Yeshoua ; il avait écrit à Staline pour obtenir un emploi ; il avait survécu. Le repos, pas la lumière.

Cette gradation me paraît d’une justesse psychologique rare. La plupart des libérations réelles ressemblent au repos, pas à la lumière. Ce ne sont pas des illuminations : ce sont des cessations. Quelque chose s’arrête de faire mal. Le dossier se ferme. On n’est pas transfiguré, on est déposé — proche de ce que j’appelle ailleurs l’art sacré de se laisser être. C’est immensément moins spectaculaire que ce que promettent les récits d’éveil, et infiniment plus courant.

Contre l’aplatissement du réel

Reste ce que fait ce livre, et qui explique peut-être pourquoi il résiste si bien.

Il refuse la satire pure autant que la mystique pure. Il tient ensemble une farce hilarante, un évangile d’une gravité absolue et une histoire d’amour, sans que l’un désamorce les autres. Son sens tient probablement dans cette coexistence même.

Contre un régime qui prétendait avoir aplati le réel en une seule dimension — matérialiste, mesurable, administrée —, Boulgakov affirme qu’il en existe plusieurs, simultanément, et que la littérature est le seul lieu où elles peuvent tenir ensemble sans se détruire.

C’est aussi, exactement, ce que fait une conscience qui a cessé de s’identifier au mental. Elle n’expulse pas le mental — Woland reste Woland, et il repart à la fin sans avoir été vaincu. Elle cesse simplement de croire qu’il détient la seule lecture valable de ce qui se passe. Plusieurs dimensions coexistent, dont celle où il a raison. Aucune ne dit tout.

Si vous ne l’avez pas lu, la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan parue en 2020 vaut le détour : elle restitue les registres de langue — l’argot moscovite, la solennité du récit de Pilate, la préciosité du Diable — que les versions antérieures lissaient en un français uniforme.

Et si vous l’avez lu il y a longtemps, relisez la scène du rocher. Pilate y attend depuis deux mille ans une phrase qui ne vient pas. Puis elle vient. Ce qui le délivre n’est pas d’être innocenté — il ne l’est pas, il a bien condamné un innocent. Ce qui le délivre est que quelqu’un consente enfin à reprendre la conversation interrompue.

C’est vrai aussi hors des romans.


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