Ton corps n’a pas besoin qu’on lui parle de chakras — il a besoin qu’on le laisse trembler
Yves-Marie L’Hour
J’ai passé des années à travailler avec des cadres ésotériques. Chakras, nadis, corps subtils, kundalini, entités. Je ne dis pas ça pour m’en moquer — je dis ça parce que je les ai pris au sérieux, que je les ai utilisés en séance, que j’ai orienté des accompagnements entiers autour de ces grilles de lecture. Et qu’à un moment, j’ai dû reconnaître quelque chose de simple : ça ne suffisait pas.
Pas parce que c’était « faux ». Pas parce que les gens ne ressentaient rien. Mais parce que le cadre ésotérique, aussi séduisant soit-il, produit une forme de flou structurel qui empêche le travail de descendre là où il doit descendre. On parle d’énergie bloquée dans le troisième chakra — mais on ne sait pas distinguer si c’est une contraction diaphragmatique liée à une terreur préverbale, une inhibition de la colère apprise à 4 ans, ou une dissociation chronique du ressenti viscéral. Ces trois situations demandent des approches radicalement différentes. Le mot « chakra » les met dans le même sac.
Ce texte est le récit d’un changement de cadre. Et une invitation — pas douce, pas rassurante — à regarder pourquoi le cadre neurophysiologique est plus précis, plus utile, et finalement plus respectueux du corps que le cadre ésotérique.
Le problème avec les chakras : pas faux, mais flou
Soyons clairs. Je ne suis pas en guerre contre l’ésotérisme. J’ai animé des séminaires où l’on travaillait avec des visualisations de centres énergétiques. J’ai vu des gens avoir des expériences profondes dans ce cadre. Le problème n’est pas l’expérience — c’est l’interprétation.
Quand quelqu’un dit « j’ai senti mon chakra du cœur s’ouvrir », voici ce qui s’est probablement passé au niveau physiologique : une détente du fascia thoracique, un relâchement du diaphragme, une activation du nerf vague ventral qui a permis un passage de l’état sympathique (mobilisation, défense) vers un état d’engagement social. Le système nerveux autonome est passé d’un mode de protection à un mode de connexion. C’est magnifique. C’est réel. Et ça n’a rien à voir avec un lotus vert qui tourne.
Le cadre ésotérique fait trois choses problématiques :
1. Il confond la carte et le territoire. Les chakras sont un système de classification indien, codifié dans des textes tantriques entre le VIe et le XIIe siècle. C’est une carte. Pas le territoire. Quand on commence à croire que le corps a littéralement sept centres d’énergie qui tournent, on confond un modèle descriptif avec une réalité anatomique. Le système nerveux, lui, est là. On peut le mesurer. On peut observer la variabilité de la fréquence cardiaque, le tonus vagal, les patterns de contraction musculaire. Ce n’est pas une croyance — c’est un fait observable.
2. Il empêche la précision clinique. Quand un praticien dit « ton deuxième chakra est bloqué », qu’est-ce qu’on fait avec ça ? On visualise ? On met un cristal ? On respire dans le bas-ventre ? Comparez avec : « tu présentes un pattern de contraction chronique dans le psoas et le plancher pelvien, cohérent avec une stratégie de freeze face à une intrusion précoce — ton système nerveux se protège en coupant le ressenti dans toute la zone pelvienne. » Là, on sait de quoi on parle. On sait quoi faire. On sait pourquoi le corps fait ça. Et on sait comment travailler avec, pas contre.
3. Il crée une hiérarchie spirituelle implicite. Dans le cadre ésotérique, quelqu’un dont « les chakras supérieurs sont ouverts » est perçu comme plus avancé que quelqu’un qui « travaille encore sur les chakras du bas ». C’est une forme de dissociation déguisée en évolution spirituelle. Les gens les plus « éveillés » dans le cadre ésotérique sont souvent les plus coupés de leur corps — ils ont développé des capacités de visualisation et de ressenti subtil tout en restant complètement déconnectés de leur rage, de leur terreur, de leur besoin. Le vrai corps subtil n’est pas au-dessus du corps physique. Il est dedans.
Le système nerveux EST le système énergétique
Voici la thèse centrale de cet article, et elle est simple : tout ce que les traditions ésotériques décrivent comme « énergie » correspond à des états du système nerveux autonome. Ce n’est pas une réduction. C’est une précision.
Stephen Porges, avec la théorie polyvagale, a décrit trois états fondamentaux du système nerveux autonome :
- L’état ventral vagal : engagement social, connexion, présence, capacité de contact. C’est ce que les traditions appellent « ouverture du cœur » ou « énergie haute ».
-
L’état sympathique : mobilisation, combat ou fuite, activation, agitation. C’est ce qu’on appelle parfois « trop d’énergie », « kundalini incontrôlée », ou « feu intérieur ».
-
L’état dorsal vagal : immobilisation, effondrement, dissociation, engourdissement. C’est ce qu’on appelle « blocage énergétique », « chakra fermé », ou « énergie stagnante ».
Quand quelqu’un vient te voir et dit « je n’arrive pas à sentir mon corps en dessous de la poitrine », ce n’est pas un problème de chakra. C’est un état dorsal vagal chronique dans la partie inférieure du corps. Le système nerveux a appris, probablement très tôt, que ressentir cette zone n’était pas sûr. Et il a coupé le signal. Pas par erreur — par survie.
Peter Levine, le fondateur du Somatic Experiencing, a passé sa carrière à montrer quelque chose que les traditions ésotériques n’ont jamais compris avec précision : le corps complète les réponses de survie inachevées par le mouvement, le tremblement et la décharge. Pas par la visualisation. Pas par l’intention. Par le processus physiologique de charge et de décharge du système nerveux.
Un animal qui échappe à un prédateur va trembler pendant plusieurs minutes après l’événement. Ce n’est pas un bug — c’est le mécanisme par lequel le système nerveux se régule après une activation massive. Les humains font la même chose — sauf qu’on a appris à l’inhiber. « Arrête de trembler. » « Calme-toi. » « C’est fini. » Et le corps obéit. Il arrête de trembler. Et il stocke l’activation non complétée sous forme de tension chronique, de patterns posturaux figés, de zones entières du corps devenues muettes.
C’est ça, un « blocage énergétique ». Pas un chakra fermé. Une décharge interrompue.
La cuirasse de Reich : le vrai corps subtil, version 1.0
Wilhelm Reich a été le premier à cartographier systématiquement comment le corps se structure autour de la répression émotionnelle. Ses sept anneaux de tension — oculaire, oral, cervical, thoracique, diaphragmatique, abdominal, pelvien — sont, à bien des égards, une version plus précise et plus utile de la carte des chakras.
Et ce n’est pas un hasard si les zones se recoupent. Reich n’a pas « découvert les chakras par la science ». Ce qui s’est passé, c’est que le corps humain se contracte de manière prévisible dans des zones spécifiques, en réponse à des types spécifiques de répression. Les traditions indiennes l’ont observé et codifié dans un cadre métaphysique. Reich l’a observé et codifié dans un cadre clinique. Le même territoire, deux cartes très différentes — et l’une est nettement plus opérationnelle que l’autre.
Le segment oculaire de Reich, par exemple, correspond à la zone du « troisième œil » dans la tradition ésotérique. Mais là où la tradition parle d’intuition bloquée ou de clairvoyance fermée, Reich décrit une contraction des muscles oculaires et frontaux qui empêche le contact émotionnel avec la réalité. Les yeux deviennent fixes, le regard se vide ou devient perçant de manière mécanique. Ce n’est pas un problème spirituel — c’est une défense caractérielle contre la terreur de voir ce qui est vraiment là.
La différence pratique est énorme. Dans un cadre ésotérique, on va « travailler sur le troisième œil » — méditer, visualiser, peut-être faire des pressions sur le front. Dans un cadre reichien, on va observer que le client ne cligne pas des yeux, qu’il fixe un point au-dessus de l’interlocuteur, que son regard s’absente quand un affect monte — et on va travailler directement avec le mouvement oculaire, la mobilité du regard, la capacité de laisser les yeux se mouiller, de laisser la peur se montrer dans le regard. C’est le même territoire. Mais la précision de l’intervention n’a rien à voir.
Les 5 schémas NARM : le vrai corps subtil, version 2.0
Laurence Heller, avec le modèle NARM (NeuroAffective Relational Model), a franchi un pas supplémentaire. Là où Reich avait cartographié les tensions musculaires, Heller a cartographié les patterns identitaires qui organisent ces tensions. Et c’est là que ça devient vraiment intéressant.
Les cinq schémas NARM — connexion, syntonie, confiance, autonomie, amour-sexualité — ne sont pas des typologies abstraites. Ce sont des organisations du système nerveux entier autour de besoins développementaux non rencontrés. Chacun implique :
- Un pattern de contraction musculaire spécifique
-
Un état dominant du système nerveux autonome
-
Un style relationnel caractéristique
-
Un rapport au corps et au ressenti
-
Une structure cognitive (croyances, narrations identitaires)
Voilà le vrai « corps subtil ». Pas une superposition de couches éthériques invisibles, mais l’organisation complexe et observable de la façon dont un être humain s’est structuré autour de ses blessures.
Prenons un exemple concret.
Cas 1 : Sophie, « mon énergie ne monte pas »
Sophie vient me voir après des années de travail ésotérique. Elle a fait de la méditation kundalini, des retraites tantriques, du breathwork. Sa plainte : « Mon énergie reste bloquée dans le bas, elle ne monte pas vers le cœur. » Son ancien praticien lui avait dit qu’elle avait un blocage au niveau du troisième chakra, lié à « un karma de pouvoir ».
Ce que j’observe en séance : Sophie a une respiration thoracique haute, avec un diaphragme pratiquement immobile. Ses épaules sont tirées vers l’avant. Son regard est hypervigilant — elle scanne en permanence mon visage pour détecter des signes de désapprobation. Quand je lui demande de sentir son ventre, elle dit « je ne sens rien ». Pas « c’est tendu » ou « c’est désagréable ». Rien.
En termes NARM, Sophie présente un schéma de syntonie dominant : elle a appris très tôt que ses besoins émotionnels n’avaient pas d’importance, et son système nerveux s’est organisé autour de la nécessité de lire l’autre pour survivre — au détriment de la connexion à ses propres sensations internes. Le diaphragme bloqué n’est pas un « chakra fermé » — c’est une stratégie de survie. Bloquer le diaphragme coupe l’accès aux affects viscéraux, ce qui permet de ne pas ressentir les besoins, ce qui permet de ne pas être déçue.
Travailler avec Sophie ne consiste pas à « ouvrir son troisième chakra ». Ça consiste à réintroduire progressivement la capacité de ressentir ses propres besoins dans un contexte relationnel sûr, tout en respectant le rythme de son système nerveux. C’est un travail de régulation autonome, pas de manipulation énergétique.
Cas 2 : Marc, « j’ai trop d’énergie, ça déborde »
Marc médite depuis longtemps. Il a fait plusieurs retraites intensives. Depuis sa dernière retraite, il vit des « montées d’énergie » incontrôlables — tremblements, chaleur intense, crises de larmes, insomnies. Son enseignant lui dit que c’est « la kundalini qui se réveille » et qu’il doit « laisser faire ».
Ce que je vois : Marc est en hyperactivation sympathique chronique. Sa fréquence respiratoire est élevée. Il ne peut pas rester immobile. Ses yeux bougent constamment. Quand je ralentis le rythme de la séance, il devient agité, parfois irritable. Ce n’est pas de la kundalini — c’est un système nerveux qui a été poussé au-delà de sa fenêtre de tolérance par une pratique intensive mal dosée, et qui n’arrive plus à revenir à la baseline.
En termes de Somatic Experiencing, Marc vit une activation massive sans décharge complète. Les tremblements sont en fait la tentative de son corps de compléter la décharge — mais comme il a appris à interpréter ça comme « de l’énergie spirituelle », il ne permet pas au processus de se compléter naturellement. Il le dramatise, il y ajoute du sens, il essaie de le diriger. Et c’est exactement ce qui empêche la régulation.
Le travail avec Marc consiste à déspiritualiser ce qui lui arrive, à l’aider à reconnaître que son système nerveux est en surcharge, et à restaurer la capacité de titration — alterner entre activation et ressourcement, laisser le corps trembler sans y ajouter de narration, revenir à la sensation pure sans le cadre ésotérique qui transforme un processus physiologique en aventure cosmique.
Cas 3 : Claire, « j’ai une entité dans le ventre »
Claire a consulté plusieurs praticiens ésotériques qui lui ont dit qu’elle avait une entité logée dans son ventre. Elle sent « une présence », « quelque chose qui n’est pas elle », dans la zone abdominale. Plusieurs tentatives de « dégagement » n’ont rien changé.
Ce que j’observe : Claire a un schéma NARM de connexion. Elle a vécu une forme de trauma précoce — dans les tous premiers mois de vie — qui a créé une dissociation structurelle entre sa conscience et ses sensations viscérales. Ce « quelque chose qui n’est pas elle » dans son ventre, c’est son propre ressenti viscéral qu’elle ne reconnaît plus comme sien.
C’est un phénomène bien documenté en psychotraumatologie : quand la dissociation est suffisamment ancienne et profonde, le retour des sensations corporelles est vécu comme étranger, intrusif, menaçant. Le cadre ésotérique transforme cette expérience de dépersonnalisation en « entité » — ce qui renforce la dissociation au lieu de la résoudre. Chaque « dégagement d’entité » confirme à Claire que ce qu’elle sent dans son ventre n’est pas elle, et l’éloigne un peu plus de la possibilité de réintégrer ses propres sensations.
Le travail ici est un travail de ré-identification lente et titrée avec le ressenti viscéral. Pas de dégagement. Pas d’exorcisme. Un accompagnement patient pour que Claire puisse progressivement reconnaître : « Ce que je sens dans mon ventre, c’est moi. C’est la partie de moi que j’ai dû couper très tôt. Et elle revient. »
Mon propre parcours : de l’ésotérique au somatique
Je ne parle pas de ça depuis une tour d’ivoire académique. J’ai moi-même pratiqué et enseigné dans des cadres ésotériques. Et le passage d’un cadre à l’autre n’a pas été intellectuel — il a été expérientiel.
Ce qui m’a fait changer, c’est une accumulation d’observations cliniques que le cadre ésotérique ne pouvait pas expliquer. Des gens qui méditaient depuis des années et qui restaient profondément désorganisés au niveau relationnel. Des praticiens « éveillés » qui maltraitaient leurs élèves. Des personnes qui avaient « ouvert tous leurs chakras » et qui ne pouvaient pas soutenir un contact visuel de trente secondes sans se dissocier.
Et surtout : des gens qui allaient mieux quand on arrêtait de parler d’énergie et qu’on commençait à écouter leur système nerveux. Quand on respectait le freeze au lieu de le « transmuter ». Quand on laissait le corps trembler sans y coller un récit cosmique. Quand on nommait avec précision ce qui se passait : « Ton diaphragme vient de se contracter. Qu’est-ce qui s’est passé juste avant ? » au lieu de « Ton troisième chakra se bloque, respire dedans. »
La précision n’est pas un luxe intellectuel. La précision est une forme de respect. Dire à quelqu’un « tu as une entité » quand il vit une dissociation structurelle, ce n’est pas seulement imprécis — c’est potentiellement iatrogène. Ça renforce le mécanisme même qui crée la souffrance.
Les 4 pièges du cadre ésotérique
Piège 1 : La spiritualisation de la dissociation. C’est le plus fréquent et le plus dangereux. La personne apprend à interpréter ses états dissociatifs comme des « expériences spirituelles » — sorties de corps, visions, sensation de « ne faire qu’un avec le tout ». Certaines de ces expériences sont authentiques. Mais beaucoup sont des états dorsaux vagaux déguisés en transcendance. La différence ? Après une expérience authentique d’ouverture, la personne est plus incarnée, plus présente, plus capable de contact. Après un épisode dissociatif spiritualisé, elle est vague, déconnectée, « ailleurs » — et elle appelle ça « être dans un espace élargi de conscience ».
Piège 2 : L’évitement de la rage par l’amour inconditionnel. Beaucoup de cadres ésotériques valorisent l’amour, le pardon, la compassion — et pathologisent la colère. « Si tu es encore en colère, tu n’as pas assez travaillé. » C’est catastrophique pour les personnes qui ont un schéma NARM de confiance ou d’autonomie, où la capacité d’accéder à la colère est exactement ce qui permettrait la guérison. La colère saine est une force de différenciation, de limites, de protection de soi. La réprimer au nom de la spiritualité, c’est reproduire exactement le mécanisme d’origine.
Piège 3 : Le contournement du relationnel par le transpersonnel. Les pratiques ésotériques sont souvent solitaires — méditation, pranayama, visualisation. Or les blessures développementales se sont formées dans la relation et ne peuvent se guérir que dans la relation. Quelqu’un qui passe des heures en méditation pour éviter l’intimité ne « s’éveille » pas — il sophistique son évitement. Le schéma NARM de connexion, par exemple, ne peut absolument pas se résoudre dans une pratique solitaire. Il exige la rencontre avec un autre système nerveux régulé.
Piège 4 : L’inflation du praticien. Le cadre ésotérique donne au praticien un pouvoir énorme et invérifiable. « Je vois que tu as un blocage dans ta vie passée. » « Il y a une entité attachée à ton champ. » Comment contester ? Comment vérifier ? Le cadre neurophysiologique est intrinsèquement plus humble : on observe des patterns, on fait des hypothèses, on vérifie avec le client, on ajuste. Le corps est le territoire, pas le praticien. Le client reste l’expert de sa propre expérience.
Trois outils avancés pour travailler avec le système nerveux
Ce ne sont pas des exercices de relaxation. Ce sont des outils de praticien, qui demandent de la sensibilité et de la pratique.
Outil 1 : Le tracking autonome en temps réel
En séance — ou dans ta propre pratique — développe la capacité de suivre en temps réel les micro-transitions entre les trois états du système nerveux autonome. Pas en termes de « je me sens bien / je me sens mal », mais en termes de signaux spécifiques :
- Ventral vagal : voix avec prosodie, regard mobile et doux, respiration abdominale fluide, capacité de sourire spontanément, visage expressif
-
Sympathique : augmentation du rythme respiratoire, regard qui se fixe ou qui scanne rapidement, tension dans les mâchoires et les épaules, agitation des mains ou des pieds, voix qui monte en pitch
-
Dorsal vagal : voix monotone, regard vide ou « parti », affaissement postural, peau qui pâlit, réponses courtes, sensation de brouillard, ralentissement généralisé
Le tracking ne consiste pas à « corriger » l’état. Il consiste à le reconnaître avec précision et à y répondre de manière appropriée. Quand tu vois un client passer en dorsal au milieu d’une phrase, tu ne dis pas « respire plus profondément ». Tu ralentis. Tu baisses ta propre activation. Tu orientes vers un ressourcement. Tu laisses le système nerveux de l’autre se co-réguler avec le tien avant de retourner vers le matériel difficile.
Outil 2 : La titration de la charge
C’est le concept central de Levine, et il est radicalement opposé à l’approche ésotérique du « laisser monter l’énergie ». La titration consiste à toucher l’activation traumatique en micro-doses, en alternant systématiquement entre la zone de charge (le matériel difficile, les sensations intenses) et la zone de ressource (les sensations agréables, neutres, ou les souvenirs de sécurité).
Concrètement : quand une sensation intense émerge — tremblement, chaleur, contraction — au lieu de « respirer dedans » ou de « la laisser monter », tu invites le client à la contacter pendant quelques secondes, puis à orienter son attention vers une zone du corps qui est neutre ou agréable. Aller-retour. Charge, décharge. Activation, régulation. C’est le pendulage.
Le piège classique — et c’est exactement ce que font les retraites intensives de breathwork et de kundalini — c’est de provoquer une activation massive sans titration. Le résultat : soit une catharsis spectaculaire qui ne change rien structurellement (parce que le système nerveux n’a pas intégré l’expérience), soit une décompensation (comme Marc dans l’exemple plus haut).
Outil 3 : La complétion des réponses motrices
Quand le corps a été empêché de compléter une réponse de survie — courir, pousser, frapper, se recroqueviller — cette réponse reste « en attente » dans le système nerveux sous forme de tension musculaire chronique et de patterns posturaux. Le travail de complétion consiste à inviter le mouvement qui n’a pas pu se faire, au rythme du système nerveux, sans forcer.
Quelqu’un qui a une tension chronique dans les bras et les épaules a peut-être une réponse de poussée non complétée — un « non » qui n’a jamais pu s’exprimer physiquement. On ne lui dit pas de frapper un coussin (ça, c’est de la catharsis, pas de la complétion). On l’invite à sentir la tension, à laisser le mouvement émerger organiquement, à le ralentir suffisamment pour que le système nerveux puisse le suivre consciemment, et à le compléter dans un environnement sûr. C’est souvent un mouvement très lent, très simple — et émotionnellement dévastateur dans sa justesse.
Cas 4 : Thomas, le méditant chevronné
Thomas médite depuis longtemps. Il a eu des expériences mystiques authentiques. Il vient me voir parce que ses relations intimes échouent systématiquement. « Spirituellement, je suis clair. Relationnellement, c’est le chaos. »
Observation : Thomas a une capacité remarquable à accéder à des états modifiés de conscience. Il peut réguler son système nerveux vers le haut — vers des états d’expansion, de dissolution des limites, de béatitude. Mais il ne peut pas réguler vers le bas — vers le contact, l’intimité, la vulnérabilité, le besoin. Quand une relation devient proche, son système nerveux fait la seule chose qu’il sait faire face à l’intensité relationnelle : il dissout les limites. Il « transcende ». Et sa partenaire se retrouve face à quelqu’un qui est « partout et nulle part » — présent spirituellement, absent relationnellement.
En termes NARM, Thomas a un schéma de connexion compensé par une capacité spirituelle développée. Sa méditation n’est pas fausse — mais elle est construite sur la dissociation, pas à travers elle. Le travail ne consiste pas à méditer plus, ni à arrêter de méditer. Il consiste à développer la capacité de rester dans un état ventral vagal de contact — présent, incarné, vulnérable — quand l’intimité monte. Pas de transcender l’intimité. De la soutenir.
Cas 5 : Anna, la thérapeute qui « sent les énergies »
Anna est thérapeute. Elle « sent les énergies de ses clients » — elle capte leurs émotions, leurs tensions, parfois « leurs vies passées ». Elle est épuisée. Elle absorbe tout. Elle se « nettoie » rituellement après chaque séance.
Ce que je vois : Anna a un système nerveux hyperréactif à la co-régulation — elle est extrêmement poreuse aux états autonomiques de l’autre. C’est un trait associé au schéma NARM de syntonie : le système nerveux s’est développé en se calant sur l’autre plutôt que sur soi. Ce qu’elle appelle « sentir les énergies », c’est en réalité une résonance autonomique non différenciée — son système nerveux reproduit les patterns de celui de l’autre, sans filtre, sans limites.
Le travail ne consiste pas à « se protéger » avec des rituels de nettoyage — c’est un sparadrap ésotérique sur une blessure développementale. Le travail consiste à développer ce que Heller appelle la différenciation somatique : la capacité de ressentir l’état de l’autre sans perdre le contact avec son propre état. C’est une compétence neurophysiologique, pas un bouclier énergétique. Et elle se développe par la pratique, pas par la visualisation.
Pourquoi ce changement de cadre est difficile — et nécessaire
Lâcher le cadre ésotérique, c’est faire un deuil. Le deuil d’un monde enchanté où l’énergie a des couleurs, où les blocages ont des significations cosmiques, où la souffrance a un sens karmique. Le cadre neurophysiologique est plus austère. Un nerf vague n’a pas la poésie d’un chakra du cœur. Un pattern de freeze n’a pas le mystère d’une entité.
Mais voilà ce que j’ai observé, sans exception, dans ma pratique : les gens qui passent du cadre ésotérique au cadre somatique progressent plus vite, rechutent moins, et développent une autonomie que le cadre ésotérique ne permet jamais. Parce que quand tu comprends ton système nerveux, tu n’as plus besoin d’un praticien pour te dire ce qui se passe en toi. Tu le sens. Tu le lis. Tu sais faire.
Le corps n’a pas besoin qu’on lui parle de chakras. Il n’a pas besoin qu’on lui impose une carte ésotérique par-dessus son intelligence propre. Il a besoin qu’on le laisse trembler. Qu’on le laisse compléter ce qui a été interrompu. Qu’on respecte ses stratégies de survie assez pour les comprendre avant de vouloir les changer.
Ton système nerveux est ton système énergétique. Et il est infiniment plus intelligent, plus nuancé et plus précis que n’importe quel système de chakras. Il suffit d’apprendre à l’écouter — pas avec les yeux du mystique, mais avec l’attention du praticien qui sait que le corps ne ment jamais, à condition qu’on lui pose les bonnes questions.
Références :
- Peter Levine, In an Unspoken Voice (2010)
-
Stephen Porges, The Polyvagal Theory (2011)
-
Wilhelm Reich, L’analyse caractérielle (1933)
-
Laurence Heller & Aline LaPierre, Healing Developmental Trauma (2012)
Pour aller plus loin :
Pour explorer cette investigation plus directement, tu peux rejoindre l’un des séminaires intensifs « Qui suis-je ? » ou des groupes Sadhana que je propose.
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