Temps de lecture : 17minutesLe traumatisme n’est pas ce qui t’est arrivé. C’est ce qui est resté coincé dans ton corps après. Cette distinction, formulée par Peter Levine il y a plus de quarante ans, reste l’une des plus mal comprises — y compris par des gens qui ont des centaines d’heures de thérapie derrière eux.
J’accompagne des personnes en thérapie psychocorporelle, et je peux te dire une chose avec certitude : la majorité des gens qui viennent me voir « pour travailler leur traumatisme » ne travaillent pas leur traumatisme. Ils travaillent leur histoire. Ils travaillent leur récit. Ils travaillent leurs émotions à propos de ce qui s’est passé. Ce n’est pas la même chose. Pas du tout.
La Somatic Experiencing (SE), développée par Peter A. Levine, part d’un constat simple et dérangeant : ton corps sait déjà comment guérir du traumatisme — c’est toi qui l’en empêches.
Qu’est-ce que la Somatic Experiencing ?
La Somatic Experiencing (SE) est une approche corporelle du traumatisme mise au point par le psychologue américain Peter A. Levine. Elle considère le traumatisme comme une réponse de survie restée inachevée dans le système nerveux, et elle aide le corps à la compléter, par petites doses, en suivant les sensations plutôt que le récit. On ne revit pas l’événement. On rend au système nerveux sa capacité à revenir de lui-même au calme.
Peter Levine et l’histoire de la Somatic Experiencing
Peter A. Levine a d’abord été chercheur : il est docteur en biophysique médicale de l’université de Californie à Berkeley, et docteur en psychologie. Son point de départ n’est pas le cabinet de thérapie, c’est l’observation des animaux sauvages. Une gazelle poursuivie par un guépard, rattrapée, se fige. Si le prédateur la lâche, elle tremble, respire profondément, puis repart brouter. Menacés en permanence, les animaux sauvages ne semblent pas développer de séquelles comparables aux nôtres. Levine en a tiré une question qui a occupé toute sa vie : qu’est-ce que l’animal fait, et que nous ne faisons pas ?
Le récit fondateur date de la fin des années 1960. Une jeune femme qu’il appelle Nancy vient le voir pour des crises de panique. Au cours d’une séance, elle se fige, pâlit, cesse presque de respirer. Levine a alors l’image d’un tigre qui s’approche, et il lui dit de courir vers les rochers. Les jambes de Nancy se mettent à bouger, puis tout son corps tremble, longtemps. Un souvenir remonte : une amygdalectomie subie à quatre ans, sous éther, maintenue de force sur la table. Ses crises de panique se sont apaisées ensuite. Levine a passé les décennies suivantes à comprendre ce qui s’était produit ce jour-là, et à en faire une méthode transmissible.
Il l’a exposée au grand public dans Réveiller le tigre (Waking the Tiger, 1997), puis de façon plus complète dans Guérir par-delà les mots (In an Unspoken Voice, 2010). La SE est aujourd’hui enseignée dans de nombreux pays par des formations de plusieurs années ; en France, par une association dédiée, l’APFSE.
La souris, le chat, et toi
L’image fondatrice de la SE est connue : une souris attrapée par un chat se fige, fait la morte. Si le chat la relâche, elle tremble violemment pendant quelques secondes, court dans tous les sens — elle décharge l’énergie de survie mobilisée — puis reprend sa vie comme si de rien n’était. Pas de syndrome post-traumatique. Pas de cauchemars. Pas de reviviscence trois ans plus tard en voyant un chat à la télé.
L’humain fait exactement l’inverse. Il se relève, dit « ça va, ça va », rationalise, explique, minimise. Il verrouille. Et l’énergie de survie qui devait être déchargée reste piégée dans son système nerveux. Pendant des années. Pendant des décennies.
Peter Levine utilise une analogie que je trouve particulièrement juste : c’est comme si tu roulais à 150 km/h et que tu tirais le frein à main sans couper le moteur. Le moteur tourne encore à plein régime (l’activation sympathique, la mobilisation pour fuir ou combattre), mais le corps est immobilisé (le frein parasympathique dorsal). Les deux systèmes à fond en même temps. C’est ça, le figement. Et c’est ça qui rend malade.
Ce que le traumatisme n’est pas
Avant d’aller plus loin, éliminons trois confusions que je rencontre constamment, y compris chez des praticiens expérimentés.
Première erreur : croire que le traumatisme est proportionnel à la gravité de l’événement. Un enfant de 3 ans peut être profondément traumatisé par une anesthésie pour une opération bénigne des amygdales — pas parce que c’est « grave », mais parce que son système nerveux a été submergé sans possibilité de fuite ni de combat, et sans co-régulation d’un adulte présent. À l’inverse, un soldat peut traverser une zone de combat intense sans développer de stress post-traumatique, parce que son système nerveux a pu se décharger correctement après coup. Ce n’est pas l’événement qui traumatise. C’est l’incapacité du système nerveux à compléter sa réponse de survie.
Gabor Maté insiste sur ce point : le traumatisme n’est pas « ce qui t’est arrivé » mais « ce qui s’est passé en toi en réponse à ce qui t’est arrivé ». La nuance est fondamentale.
Deuxième erreur : penser qu’il faut retrouver le souvenir pour guérir. C’est probablement l’héritage le plus tenace de la psychanalyse classique — l’idée que la prise de conscience de l’événement originel va libérer. En SE, on ne cherche pas le souvenir. On cherche la trace sensorielle. La contraction dans la mâchoire. Le froid dans les mains. L’impulsion de fuir qui n’a jamais pu s’exprimer. Le corps a enregistré le trauma dans un langage qui n’est pas verbal, et c’est dans ce langage qu’il faut lui répondre. J’ai vu des personnes se libérer de schémas qui les bloquaient depuis 15 ans sans jamais identifier « l’événement ». Parce que l’événement n’est pas le problème. La trace l’est.
Troisième erreur : confondre comprendre et intégrer. Tu peux avoir lu les trois livres de Levine, les deux de Bessel van der Kolk, tout Stephen Porges et la théorie polyvagale sur le bout des doigts. Comprendre intellectuellement le mécanisme du traumatisme ne décharge pas un seul millijoule d’énergie piégée dans ton système nerveux. Zéro. Je reçois régulièrement des personnes qui ont 5 ou 8 ans de thérapie verbale, qui peuvent décrire leur dynamique traumatique avec une précision clinique impressionnante — et dont le corps est toujours aussi figé qu’au premier jour. Elles ont compris. Elles n’ont pas intégré. Ce n’est pas la même chose.
La théorie polyvagale : ce que ton système nerveux fait vraiment
Stephen Porges a donné un cadre neurophysiologique précis à ce que Levine avait observé cliniquement. Son modèle — la théorie polyvagale — distingue trois états du système nerveux autonome :
Le ventral vagal : connexion, sécurité, engagement social. Tu es présent, ouvert, capable d’écouter et de répondre. C’est l’état dans lequel la guérison se fait.
Le sympathique : mobilisation, fuite ou combat. Ton cœur accélère, tes muscles se tendent, tu es prêt à agir. C’est une réponse saine face au danger — à condition de pouvoir se compléter.
Le dorsal vagal : figement, effondrement, dissociation. Le système coupe les plombs. C’est la réponse de la dernière chance — celle de la souris qui fait la morte.
L’échelle polyvagale : quand la sécurité se perd, le système nerveux descend d’un état à l’autre ; la régulation le fait remonter. D’après Stephen W. Porges, The Polyvagal Theory (2011).
Porges a proposé sa théorie en 1994. Il y ajoute une notion qui éclaire beaucoup de réactions incompréhensibles : la neuroception. Bien avant toute pensée, le système nerveux évalue en permanence si l’environnement est sûr, dangereux ou mortel — au ton d’une voix, à l’expression d’un visage, à un bruit dans le dos. On ne décide pas d’avoir peur : on découvre qu’on a déjà peur. C’est pourquoi on ne raisonne pas un corps figé. On lui offre des signaux de sécurité qu’il peut percevoir.
Les trois états s’empilent dans l’ordre de leur apparition au cours de l’évolution : le plus récent, celui du lien, en haut ; le plus ancien, celui de l’immobilisation, en bas. Quand la menace monte, on descend l’échelle. Et pour remonter, il faut repasser par les marches intermédiaires : un corps sorti du figement traverse souvent un moment d’agitation avant de retrouver le calme, et ce moment n’est pas une rechute.
Une précision honnête : la théorie polyvagale a été très féconde en clinique, mais certaines de ses hypothèses, notamment sur l’évolution des nerfs vagues, sont discutées par des physiologistes (on peut lire les critiques de Paul Grossman). Pour le praticien, elle reste une carte : elle décrit remarquablement bien ce qu’on observe en séance, même si le territoire est plus complexe que la carte.
Le traumatisme, c’est quand ton système nerveux reste bloqué en sympathique, en dorsal, ou oscille entre les deux sans jamais retrouver la régulation ventrale. Et c’est ce sur quoi la SE travaille : la capacité du système nerveux à revenir en ventral, plutôt que l’histoire.
Ce qui rend la chose vicieuse, c’est le cercle d’auto-renforcement. L’énergie de fuite ou de combat non déchargée génère des sensations internes de rage ou de terreur. Ces sensations sont si intenses qu’elles déclenchent une nouvelle réponse de figement — le corps se protège de ses propres réponses de survie. Plus tu figes, plus l’énergie s’accumule. Plus l’énergie s’accumule, plus tu figes. C’est un cercle vicieux qui peut durer une vie entière.
Comment la SE travaille concrètement
La SE ne ressemble à rien de ce que la plupart des gens connaissent en thérapie. Pas de catharsis. Pas de plongée dans l’émotion. Pas de récit de l’événement. Tout se joue dans le suivi fin des sensations corporelles — ce qu’Eugene Gendlin a appelé le felt sense, le « sens ressenti », et que Levine a placé au centre de sa méthode.
Le principe fondamental est le titrage : on ne travaille jamais avec plus d’activation que le système nerveux peut intégrer à un instant donné. C’est le contraire des approches cathartiques qui cherchent la décharge massive. En SE, on travaille par micro-doses. On touche l’activation — la contraction, l’accélération cardiaque, la tension — et on revient à une ressource. On touche, on revient. On touche un peu plus, on revient. Comme si tu apprenais à nager en allant un peu plus loin dans l’eau à chaque fois, mais en gardant toujours un pied sur le fond.
C’est lent ? Oui. C’est aussi la seule façon de ne pas retraumatiser. J’ai vu trop de personnes sortir de stages intensifs ou de séances de « libération émotionnelle » spectaculaires dans un état pire qu’avant — parce que leur système nerveux avait été submergé une deuxième fois. Sauf que cette fois, c’était au nom de la thérapie.
La pendulation : aller et revenir
Le titrage fixe la dose ; la pendulation donne le mouvement. Levine a observé que le système nerveux oscille naturellement entre contraction et expansion, comme un pendule. Le traumatisme bloque cette oscillation : on reste coincé dans la contraction. En séance, on la relance doucement. On touche un peu de ce qui est difficile, puis on revient vers ce qui va bien, et c’est souvent au retour que le corps se décharge : un soupir, un tremblement, une chaleur, des larmes.
Pendulation et titration : des allers-retours par petites doses entre la ressource et l’activation. D’après Peter A. Levine, In an Unspoken Voice (2010).
Les ressources : ce qui va bien d’abord
Avant de s’approcher de ce qui fait mal, on cherche ce qui soutient. Une zone du corps qui se sent bien, le contact des pieds avec le sol, un lieu, une personne, un souvenir sûr, un animal. Ces ressources ne sont pas un détour : ce sont elles qui rendent le reste supportable. Une séance de SE commence rarement par le problème.
L’orientation
Tourner la tête, regarder autour de soi, repérer où l’on est : c’est le premier geste de tout animal qui sort du danger. Le traumatisme le fige — on ne voit plus que la menace, ou plus rien. Réapprendre à s’orienter lentement dans une pièce envoie au système nerveux un message qu’aucune phrase ne remplace : je peux regarder autour de moi, donc je ne suis pas en danger. (Le protocole est décrit plus bas.)
SIBAM : les cinq canaux de l’expérience
Levine décrit l’expérience à travers cinq canaux, qu’il résume par l’acronyme SIBAM : la sensation, l’image, le comportement (behavior), l’affect et le sens (meaning). Dans une expérience intégrée, ils sont reliés : on sent, on voit, on bouge, on ressent et l’on comprend d’un même tenant. Le traumatisme les dissocie ou les soude de travers — une émotion sans image, une image sans sensation, un geste qui revient sans qu’on sache pourquoi. Le travail consiste à les relier à nouveau.
Le vortex du trauma et le vortex de guérison
Levine utilise une image : le traumatisme crée un tourbillon qui aspire l’attention, le « vortex du trauma ». Toute tentative de s’y plonger d’un coup y entraîne tout entier. Mais la vie crée aussi un contre-tourbillon, fait de ressources, de lien et d’élan — le « vortex de guérison ». La pendulation consiste à circuler de l’un à l’autre, en restant au bord du premier sans s’y laisser happer.
La fenêtre de tolérance
Le psychiatre Daniel Siegel a donné un nom à la zone dans laquelle ce travail est possible : la fenêtre de tolérance. À l’intérieur, on peut sentir, penser et rester en lien. Au-dessus, on est débordé (anxiété, colère, panique). En dessous, on se coupe (engourdissement, vide, figement). Le traumatisme rétrécit cette fenêtre. La SE travaille au bord, jamais au-delà, et la fenêtre s’élargit à mesure que le système nerveux apprend qu’il peut revenir.La fenêtre de tolérance : la zone d’activation dans laquelle une expérience peut être vécue et intégrée. D’après Daniel J. Siegel, The Developing Mind (1999).
Le rôle de la gravité et de l’immobilité
Un aspect souvent négligé de la SE est le travail avec la gravité. Quand le corps accepte de s’abandonner à la pesanteur — sans se raidir, sans « tenir » — quelque chose de fondamental change. L’orientation dans l’espace devient possible. Le système nerveux reçoit le signal : je suis ici, maintenant, en sécurité. L’immobilité change de nature : elle passe du figement (immobilité avec peur) à la présence (immobilité sans peur). C’est une porte de sortie du trauma que très peu de thérapeutes utilisent, et c’est dommage.
Dans ma pratique d’accompagnement thérapeutique, j’intègre ce travail avec la gravité à presque chaque séance. Simplement sentir le poids de son corps sur la table. Sentir le sol sous ses pieds. Pas comme une « technique de grounding » — comme une expérience directe de sécurité que le système nerveux peut enregistrer.
Aux sources du « sens ressenti » : le focusing d’Eugene Gendlin
La SE doit beaucoup à un philosophe. Eugene Gendlin (1926-2017) travaillait à l’université de Chicago avec le psychologue Carl Rogers, et ils ont cherché ensemble pourquoi certaines thérapies réussissent et d’autres non. Leur constat a surpris : ce n’était ni la méthode ni le thérapeute qui faisait la différence, c’était la manière dont le patient parlait. Ceux qui progressaient s’arrêtaient, cherchaient leurs mots, se référaient à quelque chose de flou qu’ils sentaient dans le corps — « c’est comme un poids, là, je ne sais pas encore ce que c’est ».
Gendlin a appelé ce quelque chose le felt sense, le « sens ressenti » : une sensation corporelle qui contient déjà un sens, avant qu’on sache le dire. Il en a tiré une pratique qu’on peut apprendre, le focusing (Focusing, 1978) : faire un peu d’espace en soi, laisser venir le sens ressenti d’une situation, lui trouver un mot ou une image, vérifier que le mot lui va, et accueillir le léger déplacement qui se produit quand il est juste.
Levine a repris cette attention patiente au sens ressenti, et il y a ajouté la physiologie : le corps ne porte pas seulement un sens, il porte une réponse de survie qui demande à s’achever.
Comment se déroule une séance de Somatic Experiencing
Une séance dure en général une heure. On est assis, face au praticien, les yeux ouverts, et l’on parle — mais pas comme dans une thérapie classique. Le praticien s’intéresse moins à ce que tu racontes qu’à ce qui se passe dans ton corps pendant que tu le racontes. Une gorge qui se serre, des mains qui se refroidissent, une envie de bouger les jambes.
Il ralentit, il invite à remarquer, il propose de revenir vers une ressource quand l’activation monte. Le toucher peut être proposé dans certains cas, toujours avec ton accord. Il n’y a ni exercice spectaculaire ni revécu de l’événement. La séance se termine quand le système nerveux s’est posé, pas quand l’histoire est finie. Beaucoup de gens repartent en disant qu’il ne s’est « presque rien passé », et remarquent les jours suivants qu’ils dorment mieux ou réagissent autrement.
Les pièges du chemin — soyons honnêtes
Si tu es engagé dans un travail sur toi depuis plusieurs années, il y a de fortes chances que tu tombes dans au moins un de ces pièges. Je les vois constamment.
Piège n°1 : Transformer la SE en exercice mental
Tu apprends le vocabulaire — activation, décharge, titrage, pendulation — et tu commences à penser tes sensations au lieu de les sentir. « Ah, je sens une activation sympathique dans mon plexus. » Non. Tu es en train de commenter ton expérience depuis ta tête, pas de la vivre depuis ton corps. C’est le mécanisme de dissociation habillé en langage thérapeutique. Et c’est d’autant plus piégeux que ça donne l’impression de travailler.
Piège n°2 : Vouloir la guérison sans le processus
Tu veux le résultat — la paix, la fluidité, la liberté — mais tu ne veux pas traverser ce qui est entre toi et ça. Les tremblements te gênent. Les larmes t’inquiètent. Les impulsions de rage te font peur. Alors tu contrôles, tu doses, tu gères. Tu fais de la thérapie contre tes symptômes au lieu de laisser ton système nerveux faire ce qu’il sait faire. Après 300 séances de méditation et 8 retraites, tu es devenu très bon pour observer tes sensations — et très mauvais pour les laisser te traverser.
Piège n°3 : L’identité de « personne traumatisée »
C’est le piège le plus vicieux. À force de travailler sur tes traumas, tu deviens quelqu’un qui « a des traumas ». C’est ton identité. C’est ce qui te rend intéressant, profond, sensible. Tu ne veux pas vraiment guérir parce que tu ne sais pas qui tu serais sans cette histoire. Sois honnête avec toi-même : est-ce que tu travailles pour traverser, ou est-ce que tu t’installes ? C’est une question, sans jugement, que tout thérapeute sérieux devrait te poser. Et que tu devrais te poser toi-même.
Piège n°4 : Confondre re-traumatisation et guérison
Certaines approches thérapeutiques — et certains thérapeutes — poussent vers une intensité qui submerge le système nerveux au lieu de le libérer. Si tu sors régulièrement de séance épuisé, déstabilisé pendant des jours, ou dans un état pire qu’en arrivant, ce n’est pas « le processus de guérison qui fait son chemin ». C’est une re-traumatisation. La guérison en SE se fait par petites doses intégrables. Pas par effondrements successifs.
Trois pratiques avancées à explorer
Ce ne sont pas des exercices de relaxation. Ce sont des protocoles d’auto-observation qui demandent de la précision et de l’honnêteté.
1. Cartographie des micro-figements quotidiens
Pendant une semaine, note chaque fois que tu observes un micro-figement dans ta journée. Pas les grands traumas — les petits. Ton patron te fait une remarque et pendant une demi-seconde, ta respiration se bloque. Quelqu’un te coupe la parole et ta mâchoire se serre imperceptiblement. Tu reçois un SMS qui te stresse et tes épaules remontent de 2 millimètres.
Note : la situation, la sensation corporelle exacte (localisation, qualité, intensité sur 10), et ce que ton corps voulait faire (fuir, frapper, crier, disparaître). Ne fais rien avec ces informations. Observe. Au bout d’une semaine, tu auras une carte très précise de tes patterns de figement — et cette carte vaut plus que n’importe quel insight intellectuel.
2. Pendulation intentionnelle
La pendulation est le cœur technique de la SE : l’oscillation entre une zone d’activation (inconfort, tension, contraction) et une zone de ressource (confort, détente, expansion). Tu peux la pratiquer seul, avec prudence.
Protocole : Assis, pieds au sol, trouve d’abord une zone de ton corps qui se sent bien — même petite, même ténue. Ancre-toi là. Puis dirige doucement ton attention vers une zone d’inconfort modéré (pas la zone la plus chargée — une tension de 3 ou 4 sur 10, pas de 8). Reste 10 à 20 secondes. Observe sans commenter. Puis reviens activement à ta zone de ressource. Reste-y plus longtemps que dans l’inconfort — 30 à 40 secondes minimum. Répète 3 à 5 fois, pas plus.
Ce que tu cherches : un changement spontané dans les sensations. Un soupir. Un gargouillement. Un léger tremblement. Une chaleur qui se diffuse. C’est le signe que ton système nerveux se décharge — par micro-doses. Si rien ne bouge, ne force pas. C’est de l’information aussi.
3. Test d’orientation
Le figement altère profondément ta capacité à t’orienter dans l’espace — à percevoir où tu es, ce qui t’entoure, et à évaluer les signaux de sécurité. Ce protocole d’ancrage somatique est simple mais puissant.
Protocole : Assis ou debout, tourne lentement la tête — très lentement, 15 à 20 secondes par côté — et laisse tes yeux se poser naturellement sur les objets autour de toi. Ne choisis pas où regarder. Laisse tes yeux aller où ils veulent. Quand tes yeux s’arrêtent quelque part, reste. Observe ce que tu vois pendant 5 à 10 secondes. Puis laisse ta tête et tes yeux reprendre leur exploration lente.
Ce qui se passe : tu actives le système d’engagement social (nerf vague ventral). Tu envoies à ton système nerveux le message : « je peux regarder autour de moi, donc je ne suis pas en danger ». Après 2 à 3 minutes, observe si quelque chose a changé dans ta respiration, ta posture, ou ton état interne. Chez une personne chroniquement figée, ce simple exercice peut déclencher des tremblements, des soupirs profonds, ou une émotion inattendue — signes que le système nerveux commence à se décharger.
Somatic Experiencing et approches voisines
La SE appartient à une famille d’approches qui, depuis les années 1970, rendent au corps sa place dans le soin du traumatisme. Elles se ressemblent par le regard, elles diffèrent par le geste. Le psychiatre Bessel van der Kolk en a fait la synthèse pour le grand public dans Le corps n’oublie rien (The Body Keeps the Score, 2014).
Approche
Fondateur
Ce qu’elle travaille
Somatic Experiencing
Peter A. Levine
La réponse de survie inachevée, par les sensations, la titration et la pendulation
NARM (NeuroAffective Relational Model)
Laurence Heller
Les traumatismes du développement et de l’attachement, et l’identité qui s’est construite autour
Psychothérapie sensorimotrice
Pat Ogden
Les mouvements, les postures et les impulsions du corps liés au trauma et à l’attachement
Focusing
Eugene Gendlin
Le « sens ressenti » d’une situation, jusqu’à ce qu’il se déplace
Hakomi
Ron Kurtz
Les croyances inscrites dans le corps, explorées en pleine conscience
EMDR
Francine Shapiro
Le retraitement des souvenirs traumatiques par des stimulations bilatérales (mouvements des yeux)
TRE (exercices de relâchement des tensions)
David Berceli
Le tremblement naturel du corps, déclenché par une série d’exercices simples
Le NARM prolonge la SE pour traiter les traumas développementaux et les traumas complexes. Laurence Heller a longtemps enseigné la SE avant de développer son propre modèle : là où la SE s’occupe du choc — l’accident, l’agression, l’opération —, le NARM s’occupe de ce qui a manqué pendant des années, dans les premiers liens, et de la manière dont on s’est construit pour survivre à ce manque. Les deux se combinent souvent dans un même accompagnement.
Nous sommes tous concernés
À lire Peter Levine, Bessel van der Kolk ou Gabor Maté, nous sommes tous porteurs de traces traumatiques. Notre naissance elle-même est souvent le premier événement traumatisant — le système nerveux d’un nouveau-né submergé par la lumière, le froid, le bruit, sans capacité de fuite ni de combat. S’y ajoutent les chutes d’enfance, les anesthésies, les opérations chirurgicales, les séparations, les violences verbales ou physiques, les abus. Chacun de nous porte dans son corps des réponses de survie qui n’ont jamais été complétées.
Mais — et c’est la bonne nouvelle — si le traumatisme est un processus inachevé, il peut être achevé. Ce n’est pas une condamnation à vie. L’énergie piégée dans ton système nerveux depuis 20 ou 30 ans peut être déchargée. Les impulsions de fuite ou de combat qui n’ont jamais pu s’exprimer peuvent trouver leur chemin. Le figement peut se résoudre.
Ce qui ne veut pas dire que c’est rapide ou facile. Pour un traumatisme ponctuel et identifié — un accident de voiture, une chute, une agression — 5 à 10 séances de SE suffisent généralement. Pour des traumatismes développementaux — ceux liés à l’enfance, à l’attachement, à des années de négligence émotionnelle — le travail est plus long, souvent de l’ordre de 1 à 3 ans de suivi régulier, parfois combiné avec d’autres approches comme le modèle NARM de Laurence Heller ou le travail sensorimoteur de Pat Ogden.
Le corps ne ment pas
Je termine souvent mes séances de Clarification par cette observation : ton mental peut raconter n’importe quelle histoire, mais ton corps dit toujours la vérité. La contraction dans ta gorge quand tu dis « tout va bien ». Le serrement dans ta poitrine quand tu parles de ta mère avec détachement. Le froid dans tes mains quand tu évoques « ce truc qui s’est passé il y a longtemps, c’est réglé maintenant ».
Ce n’est pas réglé. Ton corps te le dit. La question est : est-ce que tu es prêt à l’écouter ?
Pas à le comprendre — tu comprends déjà très bien. Pas à lire un autre livre — tu en as lu assez. Pas à en parler encore une fois — tu en as assez parlé.
À le sentir. À laisser ton système nerveux faire ce qu’il a attendu de faire pendant toutes ces années. À accepter que la guérison ne ressemble pas à ce que tu avais imaginé — pas une grande révélation, pas un moment cathartique spectaculaire, mais un tremblement discret, un soupir, une chaleur qui se diffuse, et quelque chose qui lâche, doucement, comme un poing qui s’ouvre.
C’est moins glorieux qu’une percée spirituelle. C’est infiniment plus réel. Et c’est disponible, maintenant, dans ton corps — si tu acceptes de t’y rendre.
Sources et lectures
Peter A. Levine, Réveiller le tigre. Guérir le traumatisme (Waking the Tiger, 1997).
Peter A. Levine, Guérir par-delà les mots (In an Unspoken Voice, 2010).
Stephen W. Porges, The Polyvagal Theory (2011).
Eugene T. Gendlin, Focusing (1978).
Daniel J. Siegel, The Developing Mind (1999).
Pat Ogden, Kekuni Minton, Clare Pain, Trauma and the Body (2006).
Laurence Heller et Aline LaPierre, Healing Developmental Trauma (2012).
Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien (The Body Keeps the Score, 2014).
Paul Grossman, « Fundamental challenges and likely refutations of the five basic premises of the polyvagal theory », Biological Psychology (2023).
Si cet article t’a plu, n’hésite pas à le partager, ou à en faire suivre le lien aux personnes qu’il pourrait intéresser.
Nous utilisons des cookies pour optimiser notre site web et notre service.
Fonctionnel
Toujours activé
L’accès ou le stockage technique est strictement nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de permettre l’utilisation d’un service spécifique explicitement demandé par l’abonné ou l’utilisateur, ou dans le seul but d’effectuer la transmission d’une communication sur un réseau de communications électroniques.
Préférences
L’accès ou le stockage technique est nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de stocker des préférences qui ne sont pas demandées par l’abonné ou l’internaute.
Statistiques
Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement à des fins statistiques.Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement dans des finalités statistiques anonymes. En l’absence d’une assignation à comparaître, d’une conformité volontaire de la part de votre fournisseur d’accès à internet ou d’enregistrements supplémentaires provenant d’une tierce partie, les informations stockées ou extraites à cette seule fin ne peuvent généralement pas être utilisées pour vous identifier.
Marketing
L’accès ou le stockage technique est nécessaire pour créer des profils d’internautes afin d’envoyer des publicités, ou pour suivre l’utilisateur sur un site web ou sur plusieurs sites web ayant des finalités marketing similaires.