Herbier sépia : une montagne gravée et, derrière elle, une seconde plus pâle ; épis séchés, plume et pissenlit qui lâche ses graines
| |

Crise du milieu de vie : la deuxième montagne, quand la réussite ne suffit plus

Temps de lecture : 16 minutes

Depuis un an et demi, je traverse une crise, et elle coïncide avec mes cinquante ans. J’ai été expulsé de ma maison à la suite d’un sinistre. Depuis, beaucoup de situations semblent me résister, et je sais bien que c’est surtout moi qui leur résiste. Elles m’obligent au dépouillement, au décentrement, à remettre en cause bien des cadres de confort que je croyais acquis, et m’ont fait connaître des insécurités économiques, matérielles, affectives aussi. C’est une vallée que je traverse, et je ne sais pas encore ce qui s’annonce dans la prochaine partie de ma vie.

C’est dans ce moment-là que je suis retombé sur le livre de David Brooks, La deuxième montagne. Il y en a peut-être d’autres encore, de montagnes. J’avais envie de vous partager ce que ce texte m’inspire.

Car on peut avoir tout coché, le métier qu’on voulait, une maison, des enfants élevés, une certaine aisance, la reconnaissance de ses pairs. On a gravi la montagne qu’on s’était fixée, parfois au prix de beaucoup d’efforts, on est arrivé en haut, et là-haut il manque quelque chose qu’on ne sait pas nommer. C’est une sorte de silence, le soir, dans une maison bien rangée, une question qui revient au moment de s’endormir et qui n’a pas encore de mots. Brooks lui prête une formule plus brutale, que beaucoup n’osent pas prononcer à voix haute : « Ce n’était donc que ça ? »

Dante ouvrait déjà la Divine Comédie sur ce moment-là : « Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvai par une forêt obscure. » Sept siècles plus tard, nous parlons de crise du milieu de vie, et le mot dit mal ce qu’il désigne, car rien ne s’effondre forcément. Quelque chose, simplement, cesse de répondre.

La deuxième montagne selon David Brooks

David Brooks est éditorialiste au New York Times. Il a donné à ce passage un nom qui a fait son chemin, la deuxième montagne, dans un livre paru en 2019 sous le titre The Second Mountain et traduit en français sous celui de La deuxième montagne. Il ne parle pas de loin, puisque sa propre vallée l’a rattrapé à cinquante-deux ans, et c’est d’abord sur lui-même qu’il a fait l’observation qui ouvre le livre.

La première montagne est celle que la société nous propose de gravir : réussir sa carrière, se faire un nom, construire sa sécurité, être heureux au sens où l’entend notre époque. Elle est centrée sur soi, et il n’y a là rien de honteux, car il faut bien construire un moi avant de pouvoir le donner. Brooks résume cette première ascension d’une ligne sèche : la première montagne se conquiert.

Vient ensuite, pour beaucoup, un passage que Brooks appelle la vallée. Il peut prendre la forme d’un échec, d’une maladie, d’un deuil, d’une séparation, ou simplement de la découverte, un matin, que le sommet atteint ne tient pas ses promesses. Ceux qui la traversent découvrent qu’il existe une autre montagne derrière la première, invisible tant qu’on était en bas, et même tant qu’on était au sommet.

Entre la vallée et la seconde montagne, Brooks place un temps que la plupart des récits de réussite oublient, le désert. C’est un retrait choisi, fait de silence, de dépouillement, d’écoute de sa propre vie. On y descend, écrit-il, jusqu’au « substrat », cette couche de soi qui se trouve sous les rôles, là où logent le cœur et l’âme.

Sur la deuxième montagne, le but change de nature. On cesse de poursuivre le bonheur personnel, et l’on rencontre ce que Brooks appelle la joie, qui naît de ce à quoi l’on se donne bien plus que de ce qu’on obtient. Il décrit quatre engagements qui la portent, une vocation, un lien d’amour durable, une philosophie ou une foi, une communauté, puis il retourne la formule du départ, et c’est peut-être la plus belle phrase du livre : la seconde montagne, elle, nous conquiert.

La crise du milieu de vie, ou le malaise qui monte lentement

On imagine volontiers la crise du milieu de vie comme un coup de tonnerre, avec la voiture de sport, la liaison, le départ précipité. Brooks observe qu’elle s’installe le plus souvent sans bruit, comme une marée qui monte ; il parle d’« un malaise qui monte, une perte progressive d’enthousiasme à l’égard de ce qu’ils font ».

Les anciens avaient un mot pour cet état, que Brooks reprend à son compte : l’acédie. Celui qui en souffre « a peut-être un emploi et une famille, mais elle n’est pas totalement captivée par sa propre existence. Sa vie est ici, mais son cœur est ailleurs. »

Avant de regarder la question en face, nous passons presque tous par les mêmes détours, et Brooks en décrit la séquence avec une précision cruelle. On nie d’abord, puis on redouble d’efforts sur le vieux projet qui ne nourrit plus, puis on cherche un nouveau frisson, et c’est seulement au bout de ces trois impasses qu’on admet qu’il faut porter un autre regard sur sa vie.

Jung avait décrit le même seuil au début du siècle dernier, en distinguant deux moitiés de la vie. La première se tourne vers le monde, pour s’y faire une place, fonder, produire ; la seconde se tourne vers l’intérieur, et les règles qui ont permis de réussir la première deviennent un obstacle dans la seconde. Celui qui veut vivre l’après-midi selon le programme du matin s’épuise à répondre à une question qui a changé.

La crise du milieu de vie remet rarement en cause les choix qu’on a faits ; elle interroge celui qui les a faits. Beaucoup de personnes qui la traversent n’ont rien à regretter de leur parcours, et découvrent seulement qu’il ne répond plus à la question qu’elles se posent. « J’ai tout pour être heureux » est souvent la première phrase qu’elles prononcent, avant d’ajouter, plus bas : mais.

Brooks a pour ce décalage une image d’une grande justesse. « Le plus souvent, on vise trop bas. On revêt un costume trop petit pour nous. » La réussite n’avait rien de faux. Elle avait été taillée pour une version de soi qu’on a dépassée, et le malaise vient d’une étoffe devenue étroite.

Le corps le sait souvent avant la tête. Il y a une fatigue que le repos ne répare plus, des nuits plus courtes, une manière de traverser les journées en pilote automatique, une irritabilité qui ne trouve pas son objet. Ces signes annoncent souvent que la direction a changé, et que l’organisme n’a plus envie de porter un projet dont le sens s’est retiré.

Du bonheur à la joie

La distinction entre bonheur et joie est au cœur de la deuxième montagne, et elle rejoint de très près ce que l’on vit dans un travail spirituel.

Le bonheur dépend des circonstances. Il monte quand les choses vont bien et descend quand elles vont mal ; il se mérite, se gagne, se protège, et il a toujours un peu peur de se perdre.

La joie, elle, ne dépend pas de ce qui arrive. Elle peut être là au milieu d’une difficulté, jusque dans une période de perte, parce qu’elle vient d’un rapport à la vie plus large que soi, le sentiment d’être relié, traversé, à sa place dans ce qui nous dépasse. On y participe plus qu’on ne la possède.

Brooks le formule ainsi. « Nous pouvons contribuer à fabriquer du bonheur, mais la joie s’empare de nous. Le bonheur nous procure du plaisir, la joie nous transforme. »

Beaucoup de ceux qui arrivent au sommet de la première montagne connaissent le bonheur, parfois en abondance, et découvrent pourtant qu’il ne suffit pas, parce que l’obtention elle-même a cessé de nourrir. Le monde continue de leur souffler « Que faire pour être heureux ? », alors que, note Brooks, « ce qu’ils entraperçoivent dépasse le bonheur individuel ».

Il ajoute une phrase qui résume tout le malentendu de notre époque. « Le monde leur dit d’être de bons consommateurs, mais ils veulent être consommés eux-mêmes, par une cause morale. » Nous avons appris à prendre, et nous découvrons un jour que la seule chose qui nourrisse encore, c’est de nous laisser prendre.

Les quatre buts de la vie : une carte plus ancienne

Bien avant Brooks, la pensée de l’Inde avait tracé une carte de ce passage. Elle distingue quatre buts de la vie, les purushārthas, que l’indianiste Alain Daniélou a présentés au public occidental :

  • le dharma, la juste manière de vivre : trouver sa place, son devoir, une intégrité ;
  • l’artha, la réussite et la prospérité matérielle ;
  • le kāma, le plaisir et l’accomplissement des désirs ;
  • le moksha, la libération.

Ces quatre buts ne s’opposent pas. La tradition ne demande pas de renoncer à la réussite ou au plaisir pour atteindre la libération. Elle demande de les vivre à leur place et dans leur temps, sans en absolutiser aucun.

Dans ce langage, la première montagne correspond à l’artha et au kāma, la réussite et le plaisir, tandis que la deuxième ouvre sur le moksha, la libération. Et le dharma, la juste manière de vivre, traverse les deux, comme la ligne d’or qui court sous les deux sommets du schéma.

Cette carte a un mérite que nos récits de réussite n’ont pas : elle donne une place légitime à chaque désir. La réussite matérielle et le plaisir y ont leur dignité, et ne deviennent un problème que lorsqu’on leur demande ce qu’ils ne peuvent pas donner. Celui qui cherche la libération dans la prospérité, ou la paix dans le plaisir, s’épuise à exiger d’un but ce qui appartient à un autre.

Les quatre âges de la vie

La tradition indienne ajoute une seconde carte, qui éclaire mieux encore le moment de la deuxième montagne : les quatre âges de la vie, les āshramas, que Daniélou décrit comme les saisons d’une existence, un printemps, un été, un automne, un hiver.

  • L’âge de l’apprentissage (brahmacharya) : la quête de connaissance et d’expérience.
  • L’âge du maître de maison (grihastha) : la famille, le travail, l’acquisition des biens. C’est l’âge de la première montagne, et c’est sur lui, disent les textes, que reposent tous les autres.
  • L’âge de la retraite dans la forêt (vānaprastha) : le retrait progressif, la réflexion, l’étude.
  • L’âge du renoncement (sannyāsa) : le détachement complet.

Les Lois de Manou décrivent le passage vers le troisième âge avec une précision presque tendre. « Quand le maître de maison remarque les rides sur son front et voit ses cheveux blanchir, quand son fils a un fils, il doit se retirer dans la forêt. »

Aujourd’hui, note Daniélou, la forêt est loin, et beaucoup d’Indiens se retirent simplement dans une petite maison entourée d’un jardin, à l’écart de la ville, où ils reçoivent leurs enfants et leurs amis, et passent leur temps à lire et à discuter de philosophie.

Ce moment est celui de la deuxième montagne. L’âge du maître de maison a été vécu pleinement, et il s’agit maintenant de passer à autre chose sans le renier. Daniélou insiste sur un point qui compte : il est dangereux de sauter une étape, car on ne peut renoncer qu’à ce qu’on a connu. Celui qui fuit la première montagne au nom de la spiritualité n’a pas encore les moyens de gravir la seconde, et c’est l’une des portes de ce que j’ai décrit ailleurs comme la dérive spirituelle.

Schéma de la crise du milieu de vie : la première montagne, la vallée, le désert, la deuxième montagne et les quatre âges de la vie
Les deux montagnes de David Brooks, la vallée et le désert,
et les quatre âges de la vie de la tradition indienne.

Pourquoi notre époque rend ce passage difficile

Dans l’Inde traditionnelle, le passage d’un âge à l’autre était reconnu, attendu, accompagné. Dans notre société, il n’y a pas de forêt, et presque pas de mots pour ce moment.

On nous a appris à gravir la première montagne, et l’on nous a donné pour cela toutes sortes d’outils : des études, des carrières, des méthodes de développement personnel, des coachs. Personne ne nous a appris à la redescendre, ni à voir qu’il en existe une autre. Alors, quand le sommet ne tient pas ses promesses, nous faisons ce que nous savons faire, et nous cherchons une montagne plus haute, une nouvelle réussite, un nouveau projet, un nouveau défi.

Brooks décrit cette fuite en avant avec une ironie un peu triste. On se programme « une retraite méditative ici, une participation au festival Burning Man là », toutes les journées sont amusantes, « mais leur accumulation ne produit manifestement rien ». La quête intérieure elle-même peut devenir une collection d’expériences.

La retraite professionnelle devrait être ce passage, et elle l’est rarement. On quitte un métier pour remplir aussitôt l’agenda de voyages, d’activités, de bénévolat, de petits-enfants. Tout cela est bon, mais ressemble souvent à une première montagne miniature, recommencée à l’échelle des loisirs, alors que la forêt des Lois de Manou avait autre chose à offrir qu’un club d’activités : du silence et de l’étude.

On ne sort pas de la première montagne en en gravissant une autre du même genre. La deuxième montagne ne se conquiert pas ; elle demande un changement d’orientation, presque un retournement. On cesse d’aller chercher au-dehors ce qui manque, et l’on se tourne vers la question qui attendait depuis le début : qui suis-je, une fois qu’on retire ce que j’ai accompli ?

Le désert : se retirer pour entendre la question

Le désert de Brooks a ceci de déroutant qu’il ne produit rien. Pour qui a bâti sa valeur sur ce qu’il accomplit, s’arrêter ressemble à une faute, et Brooks pose la question sans détour. « Qu’arrive-t-il lorsqu’un « enfant doué » se retrouve dans un désert où il est privé de tout moyen de démontrer sa valeur ? »

C’est pourtant dans ce dépouillement que la question cesse d’être une idée pour devenir une expérience. Tant qu’on est occupé, on peut penser à la deuxième montagne ; il faut s’arrêter pour la voir.

On hésite à y entrer, et presque toujours par peur. Peur qu’il soit trop tard ; peur de la vulnérabilité, quand on a passé sa vie à être solide pour les autres ; peur, surtout, de ce que Brooks appelle le choix transformateur, puisque l’on ne sait pas qui l’on sera de l’autre côté et qu’on ne peut pas le savoir avant d’y être. Celui qui a construit son identité sur sa capacité à prévoir découvre une décision qu’aucun calcul ne peut préparer.

Les traditions contemplatives ont toutes inventé des formes de désert : la retraite, le jeûne, le silence, le pèlerinage. Le Séminaire Intensif vers l’Éveil (« Qui suis-je ? ») en est une forme moderne et dépouillée, quatre jours consacrés à une seule question.

Brooks ajoute une observation que l’accompagnement confirme souvent. On ne sort pas de la vallée comme on guérit d’une maladie. « Beaucoup n’en ressortent pas guéris, mais changés. »

Le chercheur qui a déjà réussi

On rencontre de plus en plus, dans les groupes de pratique, des personnes qui ont réussi leur vie selon les critères du monde, et qui viennent pourtant chercher autre chose : des cadres, des entrepreneurs, des médecins, des enseignants, des thérapeutes aussi, qui ont accompli ce qu’ils voulaient accomplir.

Elles vont plutôt bien, et une compétence de plus ne changerait rien pour elles. Elles cherchent à comprendre ce qui, en elles, n’a jamais été touché par tout ce qu’elles ont fait. Ce qu’elles trouvent a rarement la forme d’un nouvel objectif ; c’est plutôt le soulagement de découvrir qu’elles n’ont jamais été ce qu’elles ont accompli, et qu’il y avait, sous les rôles et les réussites, quelque chose d’intact.

Beaucoup ont déjà parcouru un long chemin intérieur. Ils ont lu, fait des stages, parfois une thérapie, des retraites de méditation ; ils connaissent les mots, les cartes, les traditions. Et ils constatent que tout ce savoir n’a pas défait le point le plus intime. Ils ont beaucoup compris, et il leur manque encore l’évidence.

Leur difficulté a une forme particulière. Ils abordent la deuxième montagne avec les outils de la première : de la méthode, de l’effort, un objectif, une manière de mesurer leurs progrès. La quête spirituelle devient un projet de plus, avec ses étapes et ses performances. Ce qui les a fait réussir les freine ici, et c’est souvent pour eux la découverte la plus déroutante.

La rencontre les aide davantage qu’une information de plus : une relation où ils n’ont rien à prouver, où quelqu’un s’intéresse à ce qu’ils sont plutôt qu’à ce qu’ils font. Pour des personnes habituées à être évaluées, être simplement écoutées, sans jugement ni conseil, est souvent leur première expérience de la deuxième montagne.

La deuxième montagne est une montagne relationnelle

Il y a un point, dans le livre de Brooks, qui passe presque inaperçu et qui me paraît essentiel. Les quatre engagements qu’il décrit sont tous tournés vers quelqu’un ou quelque chose d’autre que soi : une vocation qui sert, une personne qu’on aime, une vérité qu’on cherche, une communauté à laquelle on appartient.

Brooks reprend une phrase du rabbin Jonathan Sacks qui résume tout le passage. « Un contrat est une transaction. Un engagement est une relation. » La première montagne est faite de contrats ; la seconde est faite d’engagements.

La question elle-même se retourne, et Brooks l’écrit ainsi. « Nous ne nous demandons plus « qu’est-ce que je veux ? », mais plutôt « qu’est-ce que la vie veut de moi ? » » Sur la première montagne, on choisit ses objectifs ; sur la seconde, on se laisse appeler, et la vocation prend la forme d’une réponse. Beaucoup découvrent alors que ce qui les appelle était là depuis longtemps, dans un talent laissé de côté, une cause qui les touchait, des personnes qu’ils accompagnaient déjà sans le savoir.

Brooks cite encore un éducateur, Bill Millikan, dont la phrase pourrait servir de boussole à toute la seconde moitié de la vie : « Seules les relations changent des vies. » Les méthodes, les techniques, les programmes aident ; ce qui transforme passe par quelqu’un.

La première montagne se gravit en solitaire, même quand on est entouré. On y est en compétition, on s’y compare, on y protège son territoire. La deuxième ne se gravit qu’en relation, et l’on y découvre que ce qui circule entre soi et les autres nourrit plus que tout le reste, et que la joie naît à cet endroit-là.

On le vit aussi dans une dyade. On s’assoit face à quelqu’un, on reçoit une instruction, on la contemple et l’on communique ce qui vient, tandis que l’autre écoute en silence sans rien en faire. Pendant quelques minutes, on n’a rien à réussir, et ce qui se passe entre deux personnes qui n’attendent plus rien l’une de l’autre a souvent la qualité même de ce que Brooks appelle la joie.

Une nuance s’impose ici. Brooks oppose sa propre question, « À qui suis-je ? », à la question « Qui suis-je ? », qu’il juge trop centrée sur l’individu. L’objection mérite d’être entendue, et elle manque pourtant ce qui se passe dans une dyade, où l’on contemple la question de l’identité à deux, face à quelqu’un, et où la réponse qui vient détache de soi plus qu’elle n’y enferme. Les deux questions finissent par se rejoindre, car découvrir ce qu’on est sous les rôles rend libre de se donner.

Quand le passage arrive tôt, ou jamais

La deuxième montagne n’a pas d’âge fixe. Certains la découvrent à trente ans, après un burn-out ou une séparation qui a tout fait tomber d’un coup ; d’autres ne la voient qu’à soixante-dix ans, en regardant leurs petits-enfants ; d’autres encore ne la voient jamais, et passent leur vie à chercher des montagnes plus hautes. Brooks refuse lui aussi de fixer un âge, même si la plupart de ses exemples appartiennent à la seconde moitié de la vie.

La tradition indienne le savait. Daniélou rappelle que la durée de chaque âge varie beaucoup d’une personne à l’autre, que tous n’atteignent pas le troisième ni le quatrième, et que le quatrième n’est même pas nécessaire à l’accomplissement intérieur : chacun doit d’abord connaître sa propre nature, et trouver la forme de vie qui lui permet de se réaliser pleinement.

L’âge compte moins que le moment où la question se pose, et quand elle se pose, mieux vaut l’écouter. Une question qu’on repousse revient, en général, plus fort, et souvent par la porte de la vallée : la maladie, la perte, l’épuisement.

C’est pourquoi donner un sens à sa vie après cinquante ans tient moins à ce qu’on ajoute qu’à ce qu’on accepte de laisser. Les rôles, les titres, l’image de soi qu’on a mis des décennies à construire restent là ; ils cessent seulement de tenir lieu de réponse.

Ceux qui gravissent la seconde montagne à un âge précoce

Il existe des êtres plus rares, qui n’ont pas besoin d’aller au bout de la première montagne pour en voir la limite. Ils en goûtent le sommet très tôt, parfois dès l’adolescence, et comprennent en quelques années ce que d’autres mettent une vie à voir : la vanité de certaines réalisations, même brillantes.

François d’Assise en est la figure la plus connue. Fils d’un riche marchand drapier, il rêve dans sa jeunesse de gloire et de chevalerie, et mène la vie fastueuse des jeunes gens de sa ville. Vers vingt-quatre ans, après la captivité et la maladie, il se dépouille de tout : devant l’évêque d’Assise et devant son père, il rend jusqu’à ses vêtements. Il n’a pas eu besoin d’atteindre le sommet pour savoir qu’il n’y trouverait pas ce qu’il cherchait.

La tradition rapporte la même rupture chez le jeune prince Siddhartha, qui quitte son palais à vingt-neuf ans pour chercher ce que sa vie comblée ne lui donnait pas, et qui deviendra le Bouddha. Plus près de nous, Ramana Maharshi a seize ans lorsqu’il fait, seul dans sa chambre, l’expérience de la mort qui le conduit à quitter sa famille pour la montagne d’Arunachala.

Une forme d’hubris accompagne parfois ces vocations : une ambition immense, qui se détourne des buts ordinaires parce qu’elle les trouve trop petits. Leur exemple rappelle que la seconde montagne tient moins à l’âge qu’à une lucidité, et que cette lucidité peut se lever à vingt ans comme à soixante.

Gravir la deuxième montagne, concrètement

Si vous reconnaissez ce moment dans votre vie, voici quelques pistes. Aucune n’est une méthode pour réussir la deuxième montagne, puisque justement elle ne se réussit pas comme la première.

  • Faire le bilan sans le juger. Qu’avez-vous accompli ? Qu’est-ce qui vous a nourri, et qu’est-ce qui ne vous nourrit plus ? Écrivez-le simplement, sans en tirer de conclusion.
  • Reconnaître la vallée, si elle est là. Une perte, une fatigue, un sentiment de vide sont souvent les portes de la deuxième montagne.
  • Regarder ce à quoi vous pourriez vous donner, plutôt que ce que vous pourriez encore obtenir : une vocation, un lien, une communauté, une pratique.
  • Faire une place au désert : une journée de silence, une retraite, un temps régulier de contemplation.
  • Poser la question directement, et la laisser travailler : qui suis-je, en dehors de ce que j’ai fait ?

Le passage d’une montagne à l’autre ressemble à une récolte : tout ce qui a été vécu sur la première, les réussites comme les échecs, devient la matière de la seconde. Et la deuxième montagne a une particularité que la première n’avait pas : on ne la gravit pas seul.

Pour ma part, je suis encore dans la vallée. Je ne sais pas ce qui s’annonce dans la prochaine partie de ma vie. Les cadres qui tombent un à un, la maison, la sécurité, certaines certitudes affectives, m’obligent au dépouillement et au décentrement. Relire Brooks à ce moment-là m’a rappelé que la vallée est un passage, et qu’on ne la traverse pas seul.

Si cet article vous a plu, n’hésitez pas à le partager, ou à en faire suivre le lien aux personnes qu’il pourrait intéresser.

Traverser la crise du milieu de vie, en séance

La crise du milieu de vie se vit souvent seul, derrière une façade qui tient. En séance, on peut enfin dire ce qui ne se dit pas ailleurs : que la réussite ne suffit plus, et qu’on ne sait pas encore ce qui viendra à sa place.

On y dit les choses telles qu’elles viennent, à quelqu’un qui n’attend rien. C’est le principe de la Clarification Relationnelle. Quand la fatigue ou le vide sont inscrits dans le corps, je m’appuie aussi sur le Somatic Experiencing ou le NARM. Si ce vide prend la forme d’une dépression, voyez d’abord votre médecin ; en cas de pensées suicidaires, le 3114 répond jour et nuit.

Je propose des séances individuelles, essentiellement en visio, avec la possibilité de séances ponctuelles en présentiel à Paris et à Montpellier. → Prendre rendez-vous

Si vous hésitez, écrivez-moi quelques lignes sur ce qui vous amène : je vous dirai si c’est le bon moment. Pour savoir comment se passe une séance : l’accompagnement individuel.


Pour commencer, deux ressources gratuites : le test « Qui suis-je ? » sur les 15 étapes de la Connaissance de Soi, et l’ebook qui l’accompagne.

Si tu veux aller dans une investigation plus profonde, tu peux rejoindre l’un des Séminaires Intensifs vers l’Éveil (« Qui suis-je ? ») ou l’une de mes autres propositions. N’hésite pas à me contacter si tu souhaites en parler.

Pour ne rien manquer des prochains textes : abonne-toi à la lettre Psycelium.

Tu peux aussi rejoindre notre communauté Psycelium sur ces différents réseaux :

YouTube
YouTube
Facebook
Facebook
Instagram
Instagram
Telegram
Telegram
LinkedIn
LinkedIn
X
X
Substack
Substack
Si vous avez aimé l'article, vous êtes libre de le partager ! :)

Laissez un commentaire !