Gravure ancienne : une figure debout au centre d'un vaste réseau de cercles concentriques, d'étoiles, de fleurs et de racines
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Qu’est-ce que la spiritualité ? Pourquoi elle est avant tout une affaire de relation

Temps de lecture : 11 minutes

J’ai revu ces jours-ci le film En quête de sens. Je l’ai revu à l’occasion de la disparition de Marc de La Ménardière, qui l’avait réalisé en 2015 avec son ami Nathanaël Coste, et qui vient d’être emporté par un cancer, à quarante-quatre ans. Il nous a quittés beaucoup trop tôt, et revenir à ce qu’il a transmis sur le sens et la spiritualité est une manière de lui rendre hommage.

Le film raconte un basculement. Un jeune homme fait carrière dans une multinationale, à New York ; un accident l’immobilise, il commence à regarder autrement le monde qu’il contribuait à faire tourner, et il part avec son ami, caméra à la main, à la rencontre de celles et ceux qui cherchent une autre manière d’habiter la Terre. Des milliers de personnes ont financé ce film de leur poche. Beaucoup y ont trouvé le courage de changer quelque chose dans leur vie.

En le revoyant, une scène m’a arrêté plus que les autres, parce qu’elle arrive très tôt et qu’elle donne la clé de tout le reste. La militante indienne Vandana Shiva, qui défend depuis des décennies le droit des paysans à garder et à échanger librement leurs semences, y dit ce qu’est pour elle la spiritualité. Et sa réponse n’a rien d’éthéré : la spiritualité, c’est connaître sa place.

Cet article suit ce fil jusqu’au bout. Si la spiritualité consiste à connaître sa place, alors il faut se demander où cette place se trouve, comment on la reconnaît, ce qui arrive quand on la quitte, et comment on apprend à l’occuper. On découvrira en chemin qu’aucune de ces questions ne se résout seul — et que la spiritualité est d’abord une affaire de relation.

Qu’est-ce que la spiritualité ? Connaître sa place dans l’univers

Vandana Shiva le dit en substance ainsi : la spiritualité, c’est connaître sa place dans l’univers, savoir qui nous sommes. Et au moment où l’on sait cela, on sent qu’on est complètement relié à tout le reste.

La définition est d’une grande sobriété, et c’est ce qui la rend précieuse. Elle ne parle ni de croyance ni de dogme, ni d’expériences extraordinaires ou de niveaux à atteindre. Elle ne demande pas d’adhérer à quoi que ce soit. Elle pose une seule question, qui est une question de géographie intérieure : où suis-je ?

Une graine connaît sa place. Elle est dans la terre, sous la pluie, entre les racines d’autres plantes, à la profondeur qui lui permet de germer. Elle n’a pas à la conquérir : elle a à l’occuper. Et c’est parce qu’elle est exactement là où elle est qu’elle peut devenir ce qu’elle est.

Pour nous, c’est plus compliqué. Nous passons une bonne partie de notre vie à ne pas être à notre place. Certains veulent celle d’un autre, qu’ils jugent plus enviable. D’autres défendent la leur contre tout le monde, comme une propriété menacée. D’autres encore s’effacent si bien qu’ils n’en occupent aucune : ils rendent service, ils s’adaptent, ils disparaissent. Dans les trois cas, on vit à côté de soi.

Connaître sa place, ce n’est donc pas se ranger. C’est l’inverse d’une résignation. C’est découvrir l’endroit exact d’où l’on peut agir, aimer et créer sans se trahir — et sentir, depuis cet endroit, le lien avec tout ce qui existe.

Se sentir appartenir au cosmos : d’où vient le courage

Ce sentiment d’appartenance n’a rien d’une idée abstraite. Le jour où l’on se sent vraiment appartenir à ce cosmos, quelque chose change dans le corps : une énergie, une force, un courage qu’on ne se connaissait pas.

La raison en est simple. Cet univers abrite une énergie créatrice incroyable — celle qui fait germer la graine, tourner les saisons, naître les étoiles et les enfants. Tant qu’on se croit séparé, on ne dispose que de ses propres forces, et elles s’épuisent vite. On calcule, on se protège, on économise. Quand on se sait relié, on n’agit plus seul : on agit porté par quelque chose de beaucoup plus grand que soi.

La peur ne disparaît pas forcément. Mais elle cesse d’avoir le dernier mot. C’est ce courage-là qu’on voit chez ceux qui changent de vie, chez ceux qui quittent une carrière pour un chemin qui leur ressemble, chez ceux qui disent enfin une vérité longtemps tue. Ils n’ont pas moins peur que les autres : ils se savent moins seuls.

Mais une question s’impose aussitôt. Si ma place est dans un ensemble, où cet ensemble commence-t-il ? Pas dans les étoiles. Il commence à côté de moi.

Une place ne se trouve pas seul : pourquoi la spiritualité est une affaire de relation

Une place n’existe jamais toute seule. Une place, c’est toujours une place parmi d’autres. Un mot n’a de sens que dans une phrase ; une note ne sonne juste que dans un accord ; un arbre n’est à sa place que dans la forêt, avec la lumière qu’il laisse passer et les racines qu’il partage. Connaître sa place dans l’univers, c’est donc forcément la connaître par rapport aux autres.

Beaucoup de chemins spirituels se trompent ici de direction. On imagine la spiritualité comme une affaire solitaire : quelqu’un assis en silence, les yeux fermés, dans une pièce nue ou au sommet d’une montagne. On y trouve des états intérieurs, parfois magnifiques. Et l’on redescend dans la cuisine, dans le couple, au travail, pour découvrir que rien n’a changé dans la manière dont on parle à sa mère.

La relation est l’endroit où nos belles compréhensions sont mises à l’épreuve. Il est facile de se sentir relié à l’univers au bord de la mer, un soir d’été. Il est beaucoup plus difficile de rester relié à la personne qui vient de nous blesser, à l’enfant qui nous pousse à bout, au collègue qui prend notre place. C’est pourtant là, exactement, que la question de notre place se pose pour de vrai : est-ce que je prends ce qui ne me revient pas ? est-ce que je me défends ? est-ce que je fuis ? est-ce que je m’efface ?

Voilà pourquoi il n’y a pas de spiritualité authentique et vécue sans apprentissage de la relation. Tant que la question de la place reste une contemplation solitaire, elle reste une idée. Elle devient réelle le jour où l’on se tient face à quelqu’un et où l’on cherche, là, maintenant, la manière juste d’être avec lui.

Être relié, c’est être responsable : agir en connaissant les causes et les effets

Si l’on est relié à tout, une conséquence suit immédiatement, et Vandana Shiva ne l’esquive pas : rien de ce que nous faisons n’est sans effet. Un geste, une parole, un achat, une manière de traiter quelqu’un, tout se propage, comme une onde à la surface de l’eau. La graine qu’elle défend en est l’image même : ce qu’on sème aujourd’hui nourrit ou appauvrit ceux qui viendront.

La vraie spiritualité devient alors une affaire de responsabilité. Pas au sens moral d’un devoir qu’on s’impose de l’extérieur, mais au sens le plus concret : agir en connaissance des causes et des effets. Savoir ce que produit ce que je fais. Voir où cela va. Accepter que ce qui me revient a souvent été semé par moi.

Cette responsabilité n’a rien d’écrasant. Elle est même libératrice. Tant qu’on se croit séparé, les événements semblent tomber du ciel, et l’on est à la merci de ce qui arrive. Dès qu’on voit le lien entre ce qu’on fait et ce qui revient, on retrouve une prise sur sa vie. On n’est plus victime des conséquences : on devient l’auteur des causes.

C’est pour cela qu’une spiritualité qui ne change rien à la manière dont on se comporte avec les autres reste une spiritualité de surface. On peut méditer deux heures par jour et rester injuste avec ses enfants. On peut avoir de très belles expériences intérieures et laisser derrière soi des relations en ruine. Le cœur de la chose n’est pas là-haut. Il est dans la conséquence.

Et cette idée — une place juste, qui produit des actions justes, dans un ordre où tout se tient — est loin d’être nouvelle. Les traditions anciennes lui ont donné un nom.

Le dharma : la place juste et l’action juste

L’Inde l’appelle le dharma. Le mot est difficile à traduire, parce qu’il désigne deux choses à la fois : la loi qui soutient le monde, et la place juste de chaque être dans ce monde — sa manière propre d’agir en accord avec le tout. On pourrait dire l’ordre du monde, l’ordre cosmique. Mais un ordre qui n’est pas un règlement : un ordre vivant, qui se découvre plus qu’il ne s’apprend.

C’est l’enseignement que Krishna donne à Arjuna dans la Bhagavad Gita. La scène est connue. Arjuna est sur un champ de bataille, face à des hommes qu’il aime. Il lâche son arc, paralysé, incapable d’agir. Krishna ne lui offre pas une consolation, et il ne lui dit pas quoi penser. Il lui rappelle sa place. « Mieux vaut accomplir son propre dharma, même imparfaitement, que celui d’un autre, même parfaitement. »

Et il lui apprend une seconde chose, qui est peut-être la plus difficile : agir sans s’approprier les fruits de l’action. Faire ce qui est juste parce que c’est juste, et non pour ce que cela rapportera. C’est ce détachement qui rend l’action libre, et c’est lui qui distingue la place qu’on occupe de la place qu’on possède.

Quand on agit ainsi, selon le dharma, quelque chose se produit que beaucoup de gens ont éprouvé sans savoir le nommer. Tout le cosmos concourt à notre réussite, parce que nous sommes dans le courant de la vie. Les choses se mettent en place, les rencontres arrivent au bon moment, les portes s’ouvrent. Ce n’est pas de la magie : c’est ce qui se passe quand on cesse de nager à contre-courant.

Mais alors, que se passe-t-il quand on nage à contre-courant ?

Vouloir s’approprier, se séparer : pourquoi cela finit par s’effondrer

L’inverse du dharma se voit aussi bien que lui. S’opposer à l’ordre des choses, vouloir s’approprier quelque chose à titre personnel, vouloir se séparer du reste : sur la durée, cela mène à la catastrophe. Pas toujours tout de suite. Mais toujours.

Il y a à cela une raison presque mécanique. Le vivant s’autorégule. Deux biologistes chiliens, Humberto Maturana et Francisco Varela, ont appelé autopoïèse cette capacité qu’a un système vivant de se produire et de se maintenir lui-même. Un organisme, une forêt, une communauté corrigent sans cesse ce qui les met en déséquilibre. Une cellule qui se met à croître pour elle seule, au détriment du corps qui la porte, finit par détruire ce qui la faisait vivre. Ce qui se sépare du tout pour prendre sans rendre finit toujours par être rattrapé par ce tout.

On le voit à l’échelle d’une vie comme à celle d’une civilisation. Une relation fondée sur la prise s’épuise. Une entreprise qui ne vit que de ce qu’elle extrait finit par manquer de ce qu’elle extrayait. Une société qui traite la terre comme un stock découvre un jour que le stock a une fin — c’est tout le propos du film de Marc de La Ménardière.

Pourtant, sur le moment, il n’y paraît rien. Celui qui prend semble gagner. Celui qui triche semble plus rapide. Et c’est ce qui trouble tant de gens : on dirait que le mal réussit mieux que le bien. Une image permet de comprendre pourquoi ce n’est qu’une apparence.

La pierre lancée et la pierre lâchée : la gravité, c’est l’amour

Le mal, c’est comme une pierre qu’on lance en l’air. Au début, sa vitesse est très grande. On croirait qu’elle va monter indéfiniment, qu’aucune force ne pourra l’arrêter. Mais au fur et à mesure, elle ralentit. La gravité la rattrape. Elle s’arrête un instant tout en haut, comme suspendue, puis elle finit, elle aussi, par retomber.

Le bien, c’est comme une pierre qu’on lâche du haut d’une tour. Au début, elle tombe lentement, presque rien ; on la croirait immobile. Puis elle accélère, portée par la gravité, de plus en plus vite, sans qu’on ait rien à ajouter.

Car la gravité, c’est l’amour : la force qui nous amène les uns vers les autres. Chercher à se séparer, c’est lancer la pierre vers le haut, contre cette force. On a l’impression, au début, que le mal peut triompher, qu’il va plus vite, qu’il gagne. Mais il est rattrapé par la force d’amour, immanquablement. Sur le long cours, il ne peut que s’effondrer, parce que l’aspiration profonde de toute chose est l’unité — comme toutes les forces de l’univers, qui cherchent à se rapprocher les unes des autres.

Le bien, lui, commence lentement. Un geste juste, une parole vraie, une relation réparée : cela ne se voit presque pas, et l’on se demande parfois si cela sert à quelque chose. Puis cela accélère, porté par tout ce qui, dans la vie, va dans le même sens. C’est pour cela qu’il faut de la patience au commencement, et de la confiance.

Reste la question pratique, la seule qui compte vraiment : comment apprend-on à lâcher la pierre plutôt qu’à la lancer ? Comment trouve-t-on sa place, concrètement, avec les gens qui sont là ?

Apprendre la relation : ce que permet la Clarification Relationnelle

La relation ne s’improvise pas plus que la méditation. Elle s’apprend. Savoir dire ce qui est vrai pour soi sans attaquer. Recevoir ce que l’autre dit sans se défendre. Reconnaître ce qui nous revient, laisser à l’autre ce qui lui revient. Voir, dans une dispute, la place qu’on est en train de prendre ou de fuir. C’est un apprentissage de toute une vie, et c’est un apprentissage spirituel au sens plein.

C’est ce que permet, pas à pas, la Clarification Relationnelle. On y travaille face à un autre : l’un contemple ce qui est là et le communique, l’autre reçoit sans commenter, puis les rôles s’échangent. Ce dispositif très simple a un effet qu’on ne soupçonne pas avant de l’avoir vécu. Ce qui est dit et reçu cesse d’être un poids ; ce qu’on voit de soi devant quelqu’un devient réel. Et peu à peu, la question « où est ma place ? » cesse d’être une idée pour devenir une expérience.

On y apprend à trouver sa place à l’endroit où l’on se trouve — dans sa famille, son couple, son travail, son histoire — et à y tenir des relations justes et des actions justes. Justes, ici, ne veut pas dire conformes à un règlement. Cela veut dire alignées avec une éthique vivante : une éthique qui ne se récite pas, qui se découvre en regardant ce qui se passe réellement entre soi et l’autre, et ce que chaque geste produit. C’est, à l’échelle d’une vie ordinaire, ce que la Gita appelle le dharma.

On n’y cherche pas des états extraordinaires. On y cherche quelque chose de plus modeste et de plus exigeant : être à sa place, face à quelqu’un, en vérité. Dans cette pratique, la définition de Vandana Shiva cesse d’être une belle phrase.

Revenir à la question : où est ma place, aujourd’hui ?

Si la spiritualité est d’abord une affaire de relation, les questions qui comptent ne sont plus « quelle expérience ai-je eue ? » ou « à quel niveau suis-je arrivé ? ». Ce sont des questions beaucoup plus simples, et beaucoup plus difficiles.

Où est ma place, ici, aujourd’hui, avec ces personnes-là ? Qu’est-ce que je prends qui ne me revient pas ? Qu’est-ce que je refuse d’occuper, par peur ? Qu’est-ce que produit, autour de moi, la manière dont je parle et dont j’agis ? Est-ce que je lance des pierres, ou est-ce que je les lâche ?

Ce sont des questions qu’on ne résout pas seul. On y répond en apprenant, patiemment, à se tenir en vérité devant un autre.

Marc de La Ménardière avait quitté une carrière toute tracée pour aller chercher, avec un ami, un autre rapport au monde, et il l’a partagé avec un très large public. C’est peut-être cela, trouver sa place : là où ce qu’on est rejoint ce dont le monde a besoin.

Son film continue de poser la question à qui le regarde.

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