Silhouette floue derrière une vitre embuée, lichen replié en miroir, lumière ambrée qui passe d’un côté
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Se sentir rejeté : et si c’était moi qui rejetais la vérité de l’autre ?

Temps de lecture : 8 minutes

Je poursuis les dyades. Hier soir, nouvelle séquence, et une phrase est sortie que je n’avais pas prévue. L’instruction était simple : « Dis-moi qui tu es. » J’ai d’abord parlé d’une image qui revient souvent chez moi : une boîte de verre. Je suis dedans, je frappe contre la paroi, personne ne m’entend, personne ne me voit. Une personne au milieu de l’univers, sans aucune prise.

Puis, au tour suivant, la phrase a basculé toute seule : « Je suis celui qui tient les autres à distance. Je suis celui qui rejette. »

Je n’ai rien ajouté pendant quelques secondes. Le partenaire écoutait, sans rien faire de ce que je disais, comme le veut la dyade. Et j’ai vu que la boîte de verre, c’est moi qui la tiens fermée.

Se sentir rejeté : ce que le sentiment de rejet recouvre

Le sentiment de rejet est l’un des plus douloureux qui soient, parce qu’il touche au lien lui-même : la porte qui reste fermée, le regard qui passe à côté. On le connaît dans la famille, dans le couple, entre amis, dans un groupe. On le connaît aussi, plus sourdement, comme un fond permanent : l’impression que les autres forment une tribu dont on ne fait pas partie.

Ce sentiment est réel, et il ne faut pas le balayer. Il y a des rejets effectifs : un silence qui dure, une phrase qui exclut, une invitation qui ne vient plus.

Mais il y a un mouvement plus discret, que la dyade m’a montré hier soir avec une netteté un peu brutale. Très souvent, ce que je vis comme un rejet est une vérité que l’autre me tend, et que je n’ai pas envie de voir. Je la repousse. Et je me raconte ensuite que c’est lui qui me repousse.

« C’est moi qui rejette » : le retournement

La suite de la dyade a été un déroulé très simple, presque mécanique, dont je donne les étapes telles qu’elles sont venues.

  • Quelqu’un me dit quelque chose de vrai. Une vérité de son point de vue, parfois maladroite, plus ou moins proche de la mienne.
  • Cette vérité touche une zone que je préfère ne pas regarder : une ombre, une faiblesse, une chose que je fais sans la voir.
  • Je me coupe, pour ne pas sentir ce que cette vérité réveille.
  • Et je me sens rejeté. Le sentiment arrive après la coupure.

L’autre m’a montré quelque chose. C’est moi qui ai rejeté ce qu’il me montrait, et avec lui, la personne qui le portait.

Ce retournement est plus inconfortable, au début, que de se sentir victime. Mais il rend le terrain praticable : tant que le rejet vient de l’autre, je n’y peux rien ; s’il vient de moi, quelque chose peut bouger.

La peur de la vérité : quand la lumière est trop forte

Pourquoi rejeter une vérité ? La réponse qui m’est venue en dyade, je l’ai notée telle quelle : « J’ai peur de la vérité. »

Peur de la vérité que l’autre porte sur moi, celle que je n’ai pas choisie. Quand j’ai peur des autres, j’ai peur qu’ils me montrent mes ombres, mes manques, les endroits où je ne suis pas à la hauteur de l’image que je me fais de moi.

Une image est venue, qui vient de la tradition tibétaine. Dans le Bardo Thödol, le Livre des morts tibétain, la conscience qui vient de quitter le corps voit d’abord une lumière d’une intensité extrême, la lumière de la réalité elle-même. Le texte décrit comment la plupart des êtres, effrayés par cet éclat, se détournent vers des lumières plus douces, plus ternes, plus familières. Et en choisissant la lumière douce, ils replongent dans le cycle.

Dans une relation, il se passe la même chose. Une vérité arrive, trop forte, trop nue. « Oh là, ça a l’air trop fort, je ne vais pas aller par là. » On se tourne vers ce qui est plus confortable : l’explication, la justification, le reproche, la distance. La vérité brûle, et on préfère la pénombre.

Coincé entre deux mondes : se sentir rejeté par tous

Il y a une forme particulière de ce sentiment, que beaucoup de chercheurs connaissent bien : se sentir rejeté des deux côtés.

En dyade, cela s’est dit ainsi : je me sens rejeté par les contemplatifs, parce que je suis trop dans le monde ; et rejeté par les gens du monde, parce que je suis trop tourné vers l’intérieur. Je ne suis tout à fait ni d’ici ni de là-bas. Ceux qui ont grandi entre deux cultures, deux langues, deux familles, connaissent aussi ce sentiment.

On peut en faire une identité : l’exilé, l’incompris, celui qui n’a pas de tribu. Cette identité a sa noblesse, et elle est confortable. Elle dispense de se poser la question inverse : qu’est-ce que je refuse, moi, dans chacun de ces deux mondes ? Quelle vérité chacun des deux me montre-t-il, que je tiens à distance ?

Le contemplatif me montre peut-être que mon agitation est une fuite. L’homme d’action me montre peut-être que ma contemplation est parfois une manière de ne pas m’engager. Ces deux vérités dérangent, et je les ai rejetées toutes les deux, en me racontant que c’étaient elles qui me rejetaient.

Se sentir rejeté par sa famille, par son conjoint : trois scènes

Le mouvement est plus facile à reconnaître sur des scènes ordinaires que dans les grandes phrases. En voici trois, que chacun peut transposer.

Un repas de famille. Une sœur lâche, entre deux plats : « De toute façon, tu n’as jamais su aller au bout de ce que tu commences. » La phrase est injuste dans sa forme, lancée au mauvais moment, devant tout le monde. Et elle touche juste, au moins en partie. La part de vrai fait plus mal que l’injustice. On se ferme, on répond sèchement, on passe le reste du repas à se sentir mis à l’écart. On rentrera en disant que sa famille ne nous a jamais compris.

Un couple, le soir. Il dit : « Tu ne m’écoutes pas vraiment, tu attends juste ton tour pour parler. » Elle se lève, range la vaisselle un peu trop fort, et se sent rejetée pour toute la soirée. Le rejet est venu après la phrase. Si elle s’arrêtait une minute sur ce qu’il vient de dire, elle y trouverait peut-être quelque chose qu’elle sait déjà, et qu’elle n’a pas envie d’entendre de sa bouche à lui.

Un groupe, un stage, une équipe. Quelqu’un fait une remarque sur votre façon de prendre toute la place, ou au contraire de n’en prendre aucune. Vous hochez la tête, vous souriez. Et le lendemain, vous ne revenez pas, en vous disant que ce groupe n’était pas pour vous, que l’ambiance était froide, que les gens étaient fermés.

Dans les trois scènes, le sentiment de rejet est vrai : on le sent physiquement, dans la gorge, dans le ventre. Son adresse, elle, se discute : on l’adresse à l’autre, alors qu’il a commencé au moment précis où une vérité est arrivée et où quelque chose, en nous, a refusé de la recevoir.

Cela ne veut pas dire que l’autre avait raison sur tout. La sœur exagère, le conjoint généralise, le groupe se trompe peut-être. Mais tant qu’on ne distingue pas, dans ce qu’il dit, la part qui nous concerne, on reste prisonnier du rejet. La dyade permet de faire cette distinction, parce qu’on y parle sans être interrompu, et qu’on y est écouté sans être jugé.

La distance, une protection pour rester en amour

Il y a pourtant une chose que la dyade a montrée aussi, et qui empêche de tout mettre sur le compte de la fuite.

La distance que je mets entre les autres et moi a une fonction. Elle me permet de rester en amour avec eux. Sans elle, c’est trop intense : trop de vérité d’un coup, trop de contact, et quelque chose en moi se fermerait complètement. La distance est une manière de doser.

C’est une nuance importante, parce qu’elle change la façon de travailler. Supprimer toute distance d’un coup, en se forçant à tout recevoir, produirait l’effet inverse. Le travail consiste à voir la distance comme un dosage, qui parle de moi bien plus que de l’autre. Quand je le trouve trop froid, trop dur, trop jugeant, la lumière qu’il porte est, pour moi, aujourd’hui, trop forte.

Et une phrase est venue, que je n’aurais pas su écrire à froid : je suis celui qui ne voit pas que le rejet, c’est aussi de l’amour. La distance que je mets protège le lien lui-même.

Sentiment de rejet : que faire concrètement ?

Si vous vous reconnaissez dans ce mouvement, voici quelques questions à vous poser. Seul, elles vont moins loin qu’en dyade, mais elles entrouvrent la porte. Prenez une situation récente où vous vous êtes senti rejeté, une seule, avec un exemple précis : un mot, un regard, un silence.

  • Qu’est-ce que cette personne m’a dit, ou montré, juste avant que je me sente rejeté ? Les mots exacts, si possible, avant ce que j’en ai compris.
  • Y a-t-il là une part de vrai, même petite, même injuste dans sa forme ?
  • Qu’est-ce que cette part de vrai touche en moi que je préfère ne pas regarder ?
  • Qu’est-ce que j’ai fait, dans les secondes qui ont suivi ? Me justifier, contre-attaquer, me taire, partir ?
  • Si je laissais cette vérité me toucher, sans rien en faire, qu’est-ce qui se passerait dans mon corps ?

La dernière question est la plus importante. Laisser une vérité toucher, sans la combattre ni la corriger défait le rejet à sa racine. L’effondrement qu’on redoutait arrive rarement. Le plus souvent vient un soulagement : il n’y avait qu’une vérité, et on peut vivre avec.

Ce que l’autre porte

Charles Berner, qui a mis au point la technique de la dyade, a formulé cela d’une manière qui paraît abstraite tant qu’on ne l’a pas vécue :

« Il n’y a, en définitive, que deux objets de base : ce qu’un autre est et ce que vous êtes en réalité. Il se trouve que ces deux objets sont identiques. » Charles Berner

Si l’autre et moi sommes la même chose, alors la vérité qu’il me montre est une part de moi que je ne voyais pas. Le rejet maintient à l’extérieur ce qui m’appartient. Et le lien se rétablit là où j’accepte de recevoir ce qu’il porte.

C’est tout le travail de la Clarification Relationnelle : s’ouvrir à l’autre tel qu’il est, et non tel que je voudrais qu’il soit. Y compris quand ce qu’il est me montre ce que je ne voulais pas voir.

Hier soir, à la fin de la dyade, la boîte de verre était toujours là. Mais je savais de quel côté se trouvait la poignée.

Une séance pour clarifier un sentiment de rejet

Le sentiment de rejet se défait rarement par la réflexion seule : il faut retrouver, dans une situation précise, la vérité qui a été repoussée.

Je propose des séances de clarification centrées sur la relation. On part d’une scène concrète, avec une personne précise, et l’on cherche ce qui a été dit, ce qui a été entendu, et ce qui s’est fermé entre les deux. Quand la vérité peut être reçue, le sentiment de rejet change de nature.

Je propose des séances individuelles, essentiellement en visio, avec la possibilité de séances ponctuelles en présentiel à Paris et à Montpellier. → Prendre rendez-vous

Si vous hésitez, écrivez-moi quelques lignes sur ce qui vous amène : je vous dirai si c’est le bon moment. Pour savoir comment se passe une séance : l’accompagnement individuel.

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Pour explorer cette investigation plus directement : les Séminaires Intensifs vers l’Éveil (« Qui suis-je ? ») et les rencontres Sādhana.

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